FRANÇOIS CARDINAL

Le ministre Barrette a raison

Le ministre Barrette est si souvent fâché qu’il est difficile de distinguer les coups de gueule des doléances fondées, justifiées, raisonnables.

C’est particulièrement vrai dans les négociations qu’il mène avec Ottawa sur les transferts en santé. Pas sorcier, tout suscite sa colère : le manque de clarté de la ministre Philpott, la réaction fédérale aux frais accessoires, la baisse des sommes versées aux provinces, le refus de reconnaître le vieillissement de la population du Québec, etc.

À chaque jour sa plainte… sans que la pertinence de chaque plainte soit toujours claire.

Dans ce contexte, il est facile de balayer du revers de la main les accusations d’ingérence constitutionnelle du ministre, qui dénonce les « conditions » que le fédéral entend imposer aux provinces en échange de ses milliards.

Justin Trudeau a d’ailleurs lui-même balayé ces critiques en affirmant que « les Canadiens sont fatigués des gouvernements qui se pointent du doigt et qui s’accusent l’un l’autre de diverses défaillances ».

C’est vrai, reconnaissons-le. Les Canadiens sont effectivement « fatigués » de ces débats… mais cela ne les rend pas moins importants pour autant ! Ce n’est pas parce que les chicanes constitutionnelles sont passées de mode que les provinces doivent simplement ouvrir la porte de leur champ de compétence !

La méfiance du ministre Barrette à cet égard est donc justifiée. La santé est une compétence provinciale, et en ce sens, le fédéral n’a pas à dicter ses conditions, aussi populaire soit le gouvernement en place.

Rappelons-nous d’ailleurs que c’est en santé, en 2004, qu’a été consacré le principe du fédéralisme asymétrique. Le Québec avait alors eu droit à sa propre entente, adaptée à sa spécificité. Le fédéral va-t-il vraiment se faire rigide là où il s’est fait souple dans le passé ? Va-t-il revenir à une conception paternaliste du fédéralisme comme le laisse croire son intervention musclée contre les frais accessoires ?

Comprenons-nous bien, il n’y a pas matière au « déchirage » de chemise pour l’instant. Nous n’avons pas encore vu la couleur de ces « conditions ». Nous ignorons si la « reddition de comptes » est plus qu’un slogan. Et nous avons encore de la difficulté à comprendre les intentions de Mme Philpott et de M. Trudeau, qui disent une chose et son contraire lorsqu’ils sont questionnés à ce sujet.

En outre, il est trop tôt pour crier au fédéralisme centralisateur puisque l’approche du gouvernement est variable d’un dossier à l’autre : plus rigide pour la nomination des sénateurs, moins pour la stratégie nationale du carbone, moins encore pour la réforme des régimes de pension.

Il n’y a donc pas encore de raisons de s’alarmer, mais la vigilance est bel et bien de mise pour éviter un empiétement dans le domaine de la santé.

Comme nous y invite le ministre Barrette, mais aussi l’Institut Fraser et l’Institut C.D. Howe, qui estime que les conditions imposées aux provinces sont inutiles, voire « contre-productives » puisqu’elles nuisent à la mise en œuvre de l’Accord sur la santé.

Justin Trudeau a raison de dire que les Canadiens sont « fatigués » des chicanes constitutionnelles. Qu’il évite donc d’en partir de nouvelles.

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