TÉMOIGNAGE

Repose en paix,
Yvan

Vous vous rappelez sans doute de LA cible au secondaire ? Celui dont tout le monde se moquait ? J’en suis désolé si vous l’étiez. Sincèrement.

J’imagine qu’il n’y a rien de plus chiant que de te lever, chaque jour, en te demandant sur quoi on va t’attaquer. Dans une période où, en plus, tu as les hormones dans le tapis et que tu tentes de te définir comme personne. Le cauchemar.

Je n’ai jamais été cette personne. Au fait, oui. Une fois. Au primaire. Un gars plus vieux riait de l’épaisseur de mes lunettes. Ç’a duré trois jours. Je vous épargne les détails, mais disons que j’étais plutôt grand et fort à cet âge-là…

Disons que cet exemple m’a été utile. Je n’embarquais pas dans les troupeaux de hyènes qui se mettaient à plusieurs sur quelqu’un. Encore mieux, s’il était vulnérable : le gangbang du bullying.

Je me souviens au début du secondaire… Je vois ce gars transportant le matériel scolaire de ses cours dans une boîte. Ouin, pis ? En masse pour les hyènes ! En plus, il est frêle et porte des lunettes.

Ses premières semaines ont été infernales. Son matériel était lancé partout. Il n’osait pas ouvrir son casier devant les autres, sachant qu’un coup pendable l’attendait dans le détour.

Je l’ai vu attendre qu’une grande majorité se dirige vers les autobus avant que lui-même puisse prendre ses choses et faire de même.

Quand il n’était pas poussé ou frappé.

Ç’a duré des mois. Je dirais même plus d’un an.

Et un jour, l’occasion se présente d’échanger avec lui. Il aimait le dessin, les ordinateurs, l’écriture et les robots. Un peu socially awkward, mais honnêtement ; qui pouvait lui en vouloir avec tout ce qu’il vivait ?

Je me rappelle d’un copain qui me dit : « Pourquoi tu parles avec lui ? »

Et pourquoi pas ? Fut ma réponse. Il était gentil et d’une politesse qui m’avait frappé. Un ado, comme nous. Je me disais que si d’autres me voyaient lui parler, peut-être le feront-ils aussi. Honnêtement, ce n’était pas de la charité. C’était un garçon brillant.

Les années ont passé, et l’intimidation dont il était victime a presque cessé. Ça fait plus de 20 ans de ça.

On s’est reparlé à quelques occasions sur Facebook. La dernière fois : l’été dernier. Il avait de l’intérêt pour un petit tracteur que j’avais à vendre. Sans grande surprise, il en connaissait pas mal plus que moi sur la machine !

La distance et le coût ont eu raison de la vente. Mais, au moins, j’ai eu l’occasion d’en savoir un peu plus sur ses projets. Sa vie. Plein de projets. De multiples expériences à travers le Québec.

Il m’avoue, du coup, qu’il avait fait un grand ménage des amitiés virtuelles et que j’avais résisté. Gentil.

Puis, l’automne dernier, je le vois couché dans un lit d’hôpital. Le même cancer que Saku Koivu, dira-t-il. Rien de mieux pour faire comprendre de quoi il s’agit et, du coup, rassurer les proches sur les chances qu’il a de s’en sortir. Dans les circonstances, tant mieux, me disais-je, comme les témoignages qu’il a reçus.

Cependant, le combat n’aura pas été le même. Sa finalité, encore moins.

Yvan est mort, entouré de ses proches, dimanche dernier. Il avait 36 ans.

J’ai pensé à lui à plusieurs occasions quand on parlait d’intimidation. J’espérais que certains de ces minables se soient excusés au fil du temps.

Je n’ai jamais osé lui demander quel souvenir il gardait de l’école secondaire. Curieux de nature, je me suis gardé une gêne.

Plus tôt aujourd’hui, j’ai vu une photo où il était le garçon d’honneur du mariage de l’un de ses amis. Plein sourire. C’est l’image que j’en garderai.

Je vous parlais de sa passion du dessin. Voici l’un d’entre eux, qui lui servait de photo de profil.

Repose en paix.

Note : Depuis la publication du témoignage de Mathieu Beaumont sur Facebook mardi dernier, de nombreuses personnes victimes d’intimidation ont contacté l’animateur. Plusieurs d’entre elles ont dit avoir mis des années à s’en remettre, d’autres y travaillent encore. 

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