Commission des libérations conditionnelles

Dix ans de prison et toujours radical

Comment réhabiliter un terroriste qui conserve ses croyances malgré la prison ? C’est la question que soulève le dossier de Said Namouh, ex-résidant de Maskinongé à qui on a refusé une libération conditionnelle, hier, parce qu’il présente toujours « un potentiel de violence très important ». Après 10 ans derrière les barreaux, son dossier carcéral montre l’ampleur du défi posé par certains extrémistes endurcis pour un système basé sur la réhabilitation. Constat.

À la recherche d’un auditoire

Hier était un grand jour pour Said Namouh. Au terme d’une décennie d’emprisonnement pour activités terroristes, il a enfin pu comparaître devant la Commission des libérations conditionnelles du Canada, afin de demander une libération conditionnelle ou une semi-liberté. Ces derniers jours, il avait écrit à plusieurs journalistes pour les encourager à venir écouter son témoignage. « J’aimerais bien avoir des personnes de médias lors de mon audience », disait-il.

Discours militant

Mais plutôt qu’une démonstration de repentir, Namouh a profité de l’audience pour justifier ses actions. « En audience aujourd’hui, vous avez expliqué de long en large les raisons sous-jacentes à votre implication en faveur des groupes terroristes, en exposant entre autres les atrocités vécues par le peuple somalien, victime selon vous de gestes criminels du gouvernement américain […] La Commission comprend que vous demeurez dans la justification de vos délits et que vous n’éprouvez aucun remords […], ce qui est très préoccupant », écrivent les commissaires dans leur rapport. « Vous soutenez par vos arguments que l’impérialisme demeure l’ennemi à combattre et qu’il s’agit d’une guerre. Ces propos démontrent la profondeur et la complexité de votre cheminement criminel et de nombreuses distorsions cognitives toujours présentes », poursuivent-ils.

Tuer au nom d’une idéologie

Said Namouh avait été arrêté dans son appartement de Maskinongé en 2007, alors qu’il multipliait les contacts djihadistes sur le web. Il diffusait des vidéos de menaces sur le site Global Islamic Media Front, transmettait les demandes d’un groupe qui avait kidnappé un journaliste et planifiait un attentat suicide avec des complices en Europe. Il était même question qu’il se fasse exploser lui-même dans une opération kamikaze outre-mer. Le tribunal l’avait condamné à la prison à vie sans possibilité de libération avant 10 ans. Une décennie plus tard, les commissaires estiment qu’il démontre toujours « un potentiel à tuer d’innocentes victimes au nom d’une idéologie ». « Rien n’indique que vous ayez amorcé un changement au niveau des valeurs qui vous animaient », ajoutent-ils.

Ni psychologue ni introspection

Avant son audience, Namouh a refusé d’être évalué par une psychologue. « Vous avez expliqué que la psychologue était biaisée dans ses évaluations, alors que vous prétendez qu’elle était islamophobe », notent les commissaires. Le profil psychologique dressé malgré tout par le personnel carcéral souligne que Namouh se positionne « très facilement » en victime « en invoquant la théorie du complot » à son endroit. Et il se montre incapable d’introspection. « Vous n’avez jamais démontré une parcelle d’ouverture à vous remettre en question. » Les autorités ont bien tenté de mettre sur pied un suivi psychologique personnalisé pour Namouh, mais « en raison du manque de connaissance et de formation des psychologues à l’égard de [son] type de criminalité, cette option s’est avérée non disponible », notent les commissaires.

Accrochages

Même s’il est décrit comme généralement courtois, respectueux, poli et discret par le personnel carcéral, Said Namouh n’a pas toujours été facile à gérer à l’intérieur des murs. Il s’est battu avec un codétenu et a été envoyé en isolement, « au trou », pendant 21 jours parce qu’il avait menacé les familles d’employés des services correctionnels. Il a également reçu plusieurs avis d’infraction, notamment pour avoir prié dans un bureau à l’encontre des consignes du pénitencier. Il était par ailleurs soupçonné d’avoir modifié un ordinateur auquel les détenus avaient accès, mais l’affaire n’a pas été prouvée.

Crainte de contagion

Les pénitenciers canadiens donnent accès à toute une panoplie de groupes thérapeutiques ou de programmes d’entraide et de croissance personnelle, afin de favoriser la réhabilitation des criminels. Mais les autorités ont refusé d’intégrer Said Namouh à un groupe, de peur qu’il radicalise ses codétenus. « Un placement dans un contexte de groupe n’était aucunement recommandé en raison des circonstances de vos délits, de vos croyances extrémistes et de l’importance accordée par le Service correctionnel du Canada de prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher la radicalisation dans ses pénitenciers », précisent les commissaires.

Lueur d’espoir

Lueur d’espoir à l’horizon : Said Namouh aurait toutefois commencé à suivre individuellement un programme appelé « Stratégie d’intervention basée sur la motivation » en janvier 2017. Il participe bien aux rencontres, qui lui ont permis d’approfondir « certains facteurs ciblés à [son] plan correctionnel », selon un rapport du programme. « Vous avez su établir un lien avec un intervenant pouvant vous permettre de discuter et de vous ouvrir plus personnellement sur des éléments clés de votre cycle de délinquance », soulignent les commissaires. L’équipe de gestion de cas de Namouh affirme que « cette ouverture était attendue depuis plusieurs années » et propose qu’il poursuive le programme.

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