Achat de Transat par Air Canada

Un demi-milliard et la moitié du marché

En achetant Transat, Air Canada mettra la main sur de nouvelles parts de marché et des liquidités, mais elle tuera dans l’œuf la stratégie hôtelière de Transat.

Regroupement d’Air Canada et Transat

À Air Canada de relancer Transat... sans les hôtels

Transat a choisi son acheteur, et il est québécois. Air Canada offre environ 520 millions de dollars pour faire l’acquisition de Transat et la réorienter en mettant fin à son plan de diversification dans l’hôtellerie.

Les deux entreprises montréalaises ont annoncé hier matin avoir conclu une entente donnant à Air Canada une exclusivité de 30 jours pour finaliser la négociation de la transaction. L’offre prévoit un prix de 13 $ par action de Transat. Celles-ci valaient 5,67 $ la veille de l’annonce de la mise en vente de la société et 10,58 $ à la clôture des marchés mercredi.

La transaction demeurera assujettie à l’approbation des autorités réglementaires, notamment celle du Bureau de la concurrence. Air Canada s’est engagée à verser à Transat un dédommagement de 40 millions de dollars si la transaction ne devait pas aboutir, pour cette raison ou une autre.

Déjà active à titre de transporteur aérien et de voyagiste, Transat était engagée dans une stratégie de diversification vers l’hôtellerie. Elle avait notamment déjà acquis un terrain, au Mexique, où elle prévoyait faire construire son propre hôtel.

L’une des conditions de l’entente dévoilée hier restreint la capacité de Transat à prendre des engagements ou à faire des dépenses dans le cadre de cette stratégie, ce qui amène plusieurs analystes à conclure qu’Air Canada y mettrait fin. Une source proche des négociations, mais qui n’a pas l’autorisation de parler aux médias, a effectivement confirmé à La Presse qu’Air Canada n’avait pas d’intérêt pour ce volet.

Concurrence

À elles deux, Air Canada et Transat occuperont 49 % ou plus de la capacité disponible dans les trois principaux créneaux du marché canadien, soit le marché intérieur (57,2 %), l’Europe (53,4 %) et l’ensemble des Amériques (49,1 %), selon des données employées hier par l’analyste Helane Becker, de la firme Cowen.

Si elles restent intactes, les deux entreprises auront un chiffre d’affaires combiné d’environ 21 milliards et emploieront quelque 35 000 personnes.

« J’ai été critique envers le Bureau de la concurrence dans le passé, je crois qu’Air Canada s’en est tirée avec plusieurs “bons deals” », a pour sa part rappelé le professeur Ambarish Chandra, de l’École de gestion Rotman de l’Université de Toronto.

« Je serais content s’il y avait à tout le moins une évaluation stricte de la transaction et que ce n’était pas juste approuvé automatiquement. »

À elle seule, Air Canada était responsable de plus de 50 % des 19,4 millions de passagers ayant transité à l’aéroport Montréal-Trudeau (YUL) l’an dernier. Transat venait au deuxième rang, avec une part qu’Aéroports de Montréal n’a pas voulu préciser.

« Aéroports de Montréal suit le dossier de près, a indiqué une porte-parole, hier. Notre intérêt sera toujours d’assurer que les passagers aient accès aux meilleurs services à YUL. Cela inclut le maintien d’une offre de destinations diversifiée pour la collectivité montréalaise, sans hausse significative du coût des billets d’avion. »

Réponse à WestJet

L’annonce survient à peine trois jours après celle de l’acquisition de WestJet par le conglomérat torontois Onex. Les numéros deux et trois du transport aérien au Canada pourraient ainsi avoir changé de mains dans la même semaine.

Ce n’est probablement pas un hasard, croit Mehran Ebrahimi, professeur spécialisé dans la gestion des entreprises aéronautiques à l’UQAM. En déboursant 5 milliards pour WestJet, Onex et son président, Gerry Schwartz, lançaient un message clair, estime-t-il.

« La valeur de WestJet, ce n’est pas 5 milliards. C’est largement exagéré. Mais en fermant le capital, M. Schwartz se met à l’abri de la pression des investisseurs et se place en position de guerre avec Air Canada. » — Mehran Ebrahimi

Le fait que la transaction annoncée hier n’est pas ficelée témoigne, juge-t-il, d’un certain empressement d’Air Canada.

Air Canada paie beaucoup moins cher pour Transat. Selon les calculs de Tim James, de TD Securities, elle versera environ 2,7 fois les bénéfices avant intérêts et impôts prévus pour 2020 chez Transat, comparativement à un multiple de 4,6 pour Onex et WestJet.

Facile à rentabiliser

L’analyste Kevin Chiang, de CIBC, est d’ailleurs très optimiste quant aux possibilités pour Air Canada de rentabiliser cette transaction. Alors qu’Air Transat a dégagé une marge bénéficiaire avant impôts et intérêts d’à peine 0,5 % en 2018 et a historiquement livré entre 3 % et 5 %, rappelle-t-il, Air Canada vise entre 19 % et 22 % pour ses propres opérations.

« Nous croyons qu’Air Canada est en mesure de surpasser les niveaux historiques de rentabilité de Transat, écrit-il, puisqu’elle peut éliminer des frais généraux [overhead], exploiter le réseau de Transat de façon plus efficace, tirer parti du programme Aéroplan et mettre à profit son nouveau système de gestion de revenus. »

Selon M. James, la transaction permet à Air Canada de mettre la main sur « une marque forte » et des réserves de liquidités intéressantes.

« La marque pourrait être secondaire, selon la manière dont les deux entreprises seraient ultimement consolidées, mais les liquidités et le potentiel pour des prix plus rationnels dans certains marchés seraient les réelles sources de valeur », juge-t-il.

Remplacer les 737 Max

La transaction, note M. Chiang, pourrait également réduire un peu la pression sur les opérations d’Air Canada, tendues depuis l’interdiction de vol des appareils 737 MAX de Boeing.

« Ce ne sera pas conclu avant l’été, donc ça n’aidera pas cette année, mais pour ce qui est de la fin 2019 et de 2020, Air Canada a maintenant un coussin. »

L’une des mesures d’atténuation mises en place par Air Canada après le retrait de ses 737 MAX a d’ailleurs été la location d’avions et d’équipages d’Air Transat, ce qui marquait un premier rapprochement entre les deux entreprises.

La transaction n’étant pas encore conclue, ni Air Canada ni Transat n’ont voulu la commenter hier. Il est donc encore difficile d’imaginer les intentions de la première quant à la seconde.

M. Ebrahimi ne serait pas étonné de voir Air Canada adopter une stratégie similaire à celle déployée chez Air France par son ancien chef des opérations, Ben Smith, qui en est devenu président et chef de la direction.

En regroupant les activités de Vacances Air Canada, Transat et Rouge, Air Canada pourrait miser « sur une entité forte basée sur le vol d’agrément et le tourisme », semblable à la filiale Transavia d’Air France, croit-il.

Regroupement d’Air Canada et Transat

Réactions politiques

« Bien sûr, c’est un pincement au cœur que j’ai quand je vois qu’Air Canada, notre compétiteur, achèterait Air Transat. Maintenant, c’est une bonne nouvelle que ce soit Air Canada. Parce qu’Air Canada a son siège social à Montréal. Je l’avais dit depuis le début : ce qui est important, c’est que le siège social reste au Québec. Si Air Canada achète Air Transat, on se retrouve au Québec avec un siège social solide qui va pouvoir continuer de se développer. »

— François Legault, premier ministre du Québec

« Maintenant, il reste 30 jours. Est-ce que d’autres solutions québécoises vont être mises de l’avant ? Peut-être. S’il y a une autre solution québécoise à un prix supérieur que le conseil d’administration d’Air Transat jugerait approprié, nous pourrions participer à cette opération-là. »

— Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie, qui a souligné qu’« Air Canada n’avait demandé aucune assistance financière du gouvernement »

« Nous allons bien sûr l’étudier. C’est la responsabilité du gouvernement fédéral d’examiner ces transactions et de décider si, d’abord, c’est dans l’intérêt du public, et je suis sûr […] que le Bureau de la concurrence va vouloir l’examiner. Alors nous attendrons les détails avant de prendre les décisions. »

— Marc Garneau, ministre fédéral des Transports, cité par Radio-Canada

Achat de Transat par Air Canada

Des milliers d’employés concernés

L’annonce du projet d’achat de Transat par son concurrent Air Canada touche plus de 13 000 emplois au Québec, notamment à Montréal où se situent les sièges sociaux des deux entreprises.

« On doit s’attendre à une certaine rationalisation des fonctions à la suite du regroupement de Transat et des unités d’Air Canada qui visent le même type d’activité. Il s’agit néanmoins d’une issue plus porteuse que si Transat devait passer sous propriété hors Québec. »

— Michel Leblanc, président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain

« Notre priorité dans ce dossier sera de veiller à la protection de nos membres, tant chez Air Transat que chez Air Canada. À ce stade-ci, nous avons plus de questions que de réponses quant à l’avenir des emplois. »

— David Chartrand, coordonnateur québécois du Syndicat des machinistes. Ce syndicat représente 450 employés d’entretien d’avions et des services au sol chez Air Transat, et près de 9500 chez Air Canada.

« Selon le président de Transat, Jean-Marc Eustache, la fusion est le meilleur scénario non seulement pour maintenir, mais pour développer l’entreprise et les emplois. »

— Julie Roberts, présidente de la section locale du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) chez Air Transat, qui représente 2000 agents de bord

« Le président d’Air Canada, Calin Rovinescu, a déclaré que les employés des deux compagnies bénéficieraient d’une sécurité d’emploi accrue et de meilleures perspectives de croissance. »

— Wesley Lesosky, président de la section locale du SCFP chez Air Canada, qui représente 9000 agents de bord

« Pour le moment, nous ne connaissons pas les intentions de la compagnie et aucune rencontre n’a été tenue [hier] entre la direction et les travailleurs. »

— Stéphane Lacroix, directeur des communications au Québec pour le syndicat des Teamsters, qui regroupe une centaine d’employés du centre d’appels de Transat

Note : Les représentants des 619 pilotes chez Air Transat et des 4100 pilotes chez Air Canada, tous affiliés à l’Association internationale des pilotes de ligne (ALPA), n’ont pas émis de commentaires hier.

Les effectifs concernés

Chez Transat 5000 employés (dont environ 3200 au Québec) 

2000 agents de bord

1600 employés d’administration

619 pilotes

450 techniciens d’entretien d’avions

Chez Air Canada 31 000 employés (dont quelque 10 000 au Québec) 

9000 employés de services techniques et d’entretien d’avions

9000 agents de bord

4695 employés de services commerciaux et de régulation des vols

4600 employés d’administration

4100 pilotes

Sources : notice annuelle des entreprises, représentants syndicaux

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