L’évènement

Un sentiment d’inaccompli

Comédie dramatique
Where’d You Go, Bernadette
Richard Linklater
Avec Cate Blanchett, Billy Crudup et Kristen Wiig
1 h 43
Trois étoiles

Finaliste aux Oscars dans la catégorie de la meilleure réalisation en 2015 grâce à Boyhood, Richard Linklater n’en finit plus d’afficher son éclectisme.

Deux ans après Last Flag Flying, film aux accents antimilitaristes dont l’écho fut finalement très limité, le réalisateur de la trilogie Before (Sunrise, Sunset, Midnight) s’adonne cette fois-ci à la comédie dramatique avec Where’d You Go, Bernadette (Bernadette a disparu en version française), adaptation du roman de Maria Semple.

Cate Blanchett se glisse dans la peau de Bernadette, brillante architecte qui déteste tout le monde. Il y a 20 ans, sans qu’on explique vraiment pourquoi, cette femme a mis de côté sa carrière pour s’installer à Seattle avec son mari (Billy Crudup), à qui un géant de l’informatique a fait un pont d’or. Malgré l’usure du temps, le couple est toujours uni et relativement solide, d’autant qu’il a engendré Bee (Emma Nelson), devenue une jeune femme allumée, qui entretient avec ses parents de véritables liens, particulièrement avec cette mère atypique, qui n’a que faire des cadres sociaux habituels.

Au fil des ans, Bernadette s’est isolée du monde extérieur et a rompu tout contact, mis à part celui qu’elle doit maintenir, par la force des choses, avec une voisine exaspérée (Kristen Wiig), qu’elle prend d’ailleurs plaisir à martyriser. Et puis, il y a cet assistant virtuel à qui elle confie tout de sa vie domestique. Jusqu’au jour où, après avoir nié les problèmes qui l’accablent, notamment sur le plan de sa santé mentale, Bernadette décide d’aller voir ailleurs si elle y est, sans prévenir ses proches.

Portrait d’une femme complexe

Bien sûr, les excentricités du personnage font d’abord sourire. Le regard perfide que pose Bernadette sur le monde donne lieu à des scènes parfois savoureuses, portées par le talent exceptionnel de Cate Blanchett.

Mais au-delà de l’aspect coloré d’une misanthrope sans filtre, l’actrice livre le portrait nuancé d’une femme complexe souffrant d’insatisfaction chronique, elle qui était pourtant promise à une grande carrière dans son domaine. 

Cela dit, le récit aurait pu évoquer de façon plus limpide les motivations – ou la logique interne – d’un personnage dont la situation semble enviable aux yeux de la société.

Where’d You Go, Bernadette explore aussi une relation mère-fille dans laquelle les rôles ont presque été inversés. Saisissant parfaitement le vide existentiel de celle qui lui a donné la vie, Bee sera à même de comprendre les désirs de fuite de cette dernière, même si la manière est plutôt inattendue.

Richard Linklater a choisi une approche classique pour raconter une histoire qui aurait requis un peu plus de folie dans la réalisation. Cette comédie dramatique, dont l’action se déplace d’une banlieue branchée de la côte du Nord-Ouest jusque dans les eaux glacées de l’Antarctique (où une partie du film a véritablement été tournée), laisse ainsi un sentiment d’inaccompli, même si elle bénéficie grandement de l’apport de son actrice principale.

Sophie Nélisse chez les requins

Suspense
47 Meters Down : Uncaged
Johannes Roberts
Avec Sophie Nélisse, Corinne Foxx, Sistine Rose Stallone et Brianne Tju
1 h 29
Deux étoiles et demie

Synopsis

Au Mexique, quatre jeunes femmes partent en plongée explorer une cité engloutie. En parcourant ce labyrinthe, elles tombent nez à nez avec un grand requin. Ça ne se passe pas bien…

Le premier film de la série Instinct de survie, sorti en juin 2017, s’était plutôt mal terminé pour la plupart des personnages. Les requins s’étaient payé un petit gueuleton.

Dans Instinct de survie – Piégés, le réalisateur essaie d’insuffler un peu de psychologie aux personnages en mettant en scène une adolescente victime d’intimidation (Sophie Nélisse) et en explorant sa relation difficile avec la fille de la nouvelle conjointe de son père. Évidemment, les liens ont tendance à se resserrer lorsqu’il faut se battre contre des requins sanguinaires.

Le film ne réinvente pas le genre, les revirements ne surprennent pas vraiment. Par contre, la cinématographie sous-marine est soignée et fournit le degré de claustrophobie requis.

Instinct de survie – Piégés permet surtout de suivre le travail de Sophie Nélisse dans un rôle principal en langue anglaise. Elle se débrouille bien, même s’il est un peu difficile d’apprécier le talent d’une actrice cachée derrière un masque de plongée pendant les trois quarts d’un film.

Instinct de survie – Piégés n’améliorera toutefois pas la réputation des requins, même si, à la toute fin du générique, on rappelle que les requins tuent moins de 10 personnes par année, alors que les hommes massacrent 100 millions de requins. C’est un peu tard pour le mentionner.

Bruuuuuuce !

Drame biographique
Blinded by the Light
Gurinder Chadha
Avec Viveik Kalra, Kulvinder Ghir et Meera Ganatra
1 h 18
Trois étoiles et demie

SYNOPSIS

En 1987, dans une banlieue de Londres, la vie d’un jeune homme issu d’une famille pakistanaise est complètement transformée le jour où ce dernier découvre l’œuvre musicale – et poétique – de Bruce Springsteen.

Ce film, très charmant, marque le retour en grande forme de Gurinder Chadha, cinéaste britannique qui, après le succès de Bend It Like Beckham, a enchaîné des films éminemment oubliables. En s’inspirant de l’histoire véridique de Sarfraz Manzoor, qui a aussi collaboré au scénario, la réalisatrice propose un portrait vibrant qui, bien que campé dans les années 80, a un écho direct dans l’époque actuelle.

Javed (Viveik Kalra, une révélation) est un adolescent anglais dont les parents ont émigré du Pakistan avant sa naissance. Le récit aborde bien entendu le déchirement qui s’installe entre les valeurs traditionnelles familiales et l’attrait de la société d’accueil de ses parents, d’autant que le meilleur ami de Javed, un Anglais « de souche », a l’ambition de faire sa marque dans la musique pop.

Or, la vie de Javed change complètement le jour où il découvre les chansons de Bruce Springsteen, dont les paroles apparaissent comme une illumination sur l’écran. Les chansons du Boss, qui deviennent pour lui une façon de se connecter au monde, lui donnent l’élan pour mettre à profit ses propres ambitions de poète et d’écrivain.

Réalisé avec l’accord de Bruce Springsteen, dont les chansons des années 70 et 80 tapissent le récit d’un bout à l’autre, ce film tonique brosse aussi un portrait de l’Angleterre des années Thatcher, marquées par l’austérité et les tensions raciales.

Blinded by the Light est à l’affiche en anglais seulement.

Une lente disparition

Drame
Le chant de la forêt
João Salaviza et Renée Nader Messora
Avec Henrique Ihjãc Krahô, Douglas Tiepre Krahô et Iasmin Kropej Krahô
1 h 54
Ttrois étoiles

SYNOPSIS

Au cœur de la forêt brésilienne, Ihjãc, adolescent déjà père de famille, hésite à franchir le pas lui permettant de devenir chaman. Il trouve refuge à la ville, qui lui apportera plus de questions que de réponses.

Onirique, contemplatif, lent, méditatif, poétique. Ces qualificatifs relatifs à un univers de rêvasserie et à un rapport paisible au temps qualifient bien ce film ethnographique à la croisée du drame, de la fable et du documentaire.

Pourtant, sous ce vernis éthéré se cache une forme de violence d’autant plus létale qu’on ne la perçoit pas, à savoir la menace de la disparition des valeurs et des traditions d’un peuple indigène brésilien duquel se rapproche, un peu plus chaque jour, la modernité.

Il faut le voir dans le regard d’Ihjãc, qui doit prendre certaines responsabilités pour devenir chaman et faire en sorte que l’esprit de son père, récemment mort, puisse quitter le village. Prétextant la maladie, l’adolescent quitte les siens pour la ville, où il goûte, dans une scène très courte mais percutante, aux joies des jeux vidéo.

Il est loin d’être acquis que ce film d’une grande authenticité convaincra tout un chacun. Le rythme est lent, les plans-séquences s’éternisent, les personnages sont dépourvus de sentiments apparents.

Il reste que pour porter leur message, les cinéastes ont l’intelligence de ne rien bousculer ou imposer au spectateur. Ils imaginent des scènes émouvantes et bien construites pour évoquer la lente disparition de cette population de la forêt. La scène finale est, à cet effet, extrêmement éloquente.

À glacer le sang

Thriller
L’heure de la sortie
Sébastien Marnier
Avec Laurent Lafitte, Luana Bajrami et Emmanuelle Bercot.
1 h 43
Trois étoiles et demie

SYNOPSIS

Appelé à remplacer un enseignant qui s’est donné la mort, un suppléant tente de percer le comportement étrange des adolescents surdoués réunis dans sa classe. Qui n’apprécient pas du tout l’arrivée de cet homme parmi eux…

Dans son premier long métrage, Irréprochable (qui, sauf erreur, n’a jamais été distribué en salle au Québec), Sébastien Marnier affichait déjà son goût pour les histoires inquiétantes, puisant à même les aspects les plus sombres de l’âme humaine. Il creuse cette fois le sillon en portant à l’écran un roman de Christophe Dufossé, publié en 2002, dont le propos trouve pourtant aujourd’hui un nouvel écho.

En montrant d’abord pendant plusieurs secondes ce soleil brûlant, dont on devine bien qu’il n’augure rien de bon, le cinéaste instaure d’entrée de jeu un climat étrange, qui pèsera lourd tout au long de cette histoire. À travers un petit groupe d’élèves qui fonctionne en vase clos, et dont les rituels dangereux, toujours montrés à distance, distillent un profond malaise, le récit évoque l’état d’esprit d’une jeune génération estimant que tout est déjà foutu. Le nouvel enseignant (excellent Laurent Lafitte) tente bien d’y comprendre quelque chose, mais encore faut-il que ce « corps étranger » ne soit pas rejeté…

Pratiquement inclassable, L’heure de la sortie est une fable écologique désespérée qui glace le sang, mise en scène avec style, ponctuée parfois d’envolées inusitées (les jeunes chantent en chorale Free Money, de Patti Smith !). Ce film interpelle aussi frontalement l’aveuglement collectif d’un monde qui court à sa perte. Puissant message.

Sous les apparences

Drame
Luce
Julius Onah
Avec Kelvin Harrison Jr., Naomi Watts et Octavia Spencer
1 h 49
Trois étoiles et demie

SYNOPSIS

Athlète émérite et orateur chevronné, un adolescent fait la fierté de ses parents adoptifs, qui sont allés le chercher en Érythrée 10 ans plus tôt, et de l’établissement scolaire qu’il fréquente. L’excellente réputation du jeune homme sera toutefois entachée par une découverte, peut-être troublante, que fait l’un de ses enseignants.

En portant à l’écran la pièce de J.C. Lee, qui a coécrit le scénario de ce film avec le cinéaste, Julius Onah (The Cloverfield Paradox) ne pouvait être plus en phase avec le questionnement identitaire de notre époque. Luce (formidable Kelvin Harrison Jr.) cristallise en effet à lui seul tous les fantasmes du rêve américain et de la bonne conscience qui en découle.

Ce jeune homme bien sous tous les rapports, poli, qui s’exprime bien, respectueux de ses parents adoptifs (Naomi Watts et Tim Roth), qui excelle dans les sports et dans les matières scolaires, n’affiche rien de moins qu’une image de perfection. La société peut ainsi s’enorgueillir à l’idée que Luce, arraché des griffes d’un pays en guerre à l’âge de 7 ans, ait pu se construire une vie aussi enviable aux États-Unis. Choisi pour livrer un discours au nom de tous les élèves de l’école qu’il fréquente, Luce ne manquera d’ailleurs pas d’exprimer sa reconnaissance au pays qui l’a accueilli.

L’habileté du récit réside dans cette capacité d’aller creuser subtilement sous les apparences à partir du moment où l’une des enseignantes de Luce (Octavia Spencer) soupçonne la présence de quelques zones un peu plus sombres chez l’élève. Le point de vue collectif sur un individu venu d’ailleurs peut ainsi changer rapidement si on croit – à tort ou à raison – qu’il ne peut plus être à la hauteur des attentes placées en lui. Que voilà un film troublant.

Notez que Luce est à l’affiche en version originale anglaise seulement.

Folle nuit au Musée

Thriller
Museo
Alonso Ruizpalacios
Avec Gael García Bernal, Leonardo Ortizgris et Simon Russell Beale
2 h 08
Trois étoiles et demie

SYNOPSIS

Pendant une nuit, à Mexico, deux malfaiteurs peu expérimentés s’introduisent par effraction au Musée national d’anthropologie et dérobent de précieux artéfacts anciens. L’indignation nationale est si grande – et le scandale d’une telle ampleur – qu’ils ne parviennent pas à écouler leur butin…

Pour son deuxième long métrage, le cinéaste mexicain Alonso Ruizpalacios (Güeros) s’est très librement inspiré d’une affaire qui avait secoué son pays en 1985. Cette année-là, la veille de Noël, deux malfaiteurs ont dérobé des pièces d’une valeur inestimable au Musée national d’anthropologie, soulevant l’indignation générale.

Museo ne décrit pas du tout l’affaire à la manière d’un documentaire. Le cinéaste, à qui ce film a valu le prix du meilleur scénario au festival de Berlin l’an dernier, utilise plutôt l’évènement pour explorer une histoire qui ratisse plus large. Aux éléments du thriller s’ajoute en effet l’exploration d’une histoire d’amitié entre deux jeunes hommes pour qui l’idée d’un cambriolage de cette nature semblait pourtant très bonne…

Parfois drôle, mais jamais caricatural, ce long métrage propose aussi une réflexion sur l’appropriation des objets d’art, tant par les institutions que par les individus. On souligne à cet égard cette scène où les malfaiteurs, inexpérimentés, tentent de refiler leur trésor à un collectionneur britannique.

Museo se distingue grâce à ses très belles qualités de réalisation, mais aussi à sa trame musicale étonnante (signée Tomás Barreiro) et aux deux acteurs principaux en présence. La dynamique entre les personnages qu’incarnent Gael García Bernal et Leonardo Ortizgris est fascinante, dans la mesure où elle témoigne d’une véritable affection, même si les personnalités de l’un et de l’autre ne pourraient être aussi différentes. Leurs histoires familiales respectives enrichissent aussi un récit qui, au final, se révèle même poignant.

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