Agriculture

« Pourquoi est-ce que je fais tout ça ? »

EDMUNDSTON, Nouveau-Brunswick — Un matin, c’était au printemps 2006, Jean-Paul Ouellet a roulé jusqu’au sommet de la côte Pelletier, à Saint-François-de-Madawaska. Puis, il a coupé le moteur de son camion. Il a regardé longuement ses nombreuses fermes sises au pied des vallons. « Pourquoi est-ce que je fais tout ça ? », s’est-il demandé, exaspéré.

Souhaitant chasser les doutes, il a ensuite loué un avion et survolé ses installations réparties dans 16 municipalités, essentiellement dans la région d’Edmundston. À la minute où il a posé les pieds au sol, après l’atterrissage, son idée était arrêtée : c’en était assez, il ne voulait plus continuer.

Le mors aux dents et la rage au cœur, Jean-Paul Ouellet a bâti en 30 ans une des productions d’œufs et de volailles les plus prospères au pays. Son entreprise comptait 150 employés et générait un chiffre d’affaires annuel d’environ 60 millions de dollars.

« Pendant toutes ces années, je n’ai jamais pris le temps d’écouter le chant des oiseaux, de contempler la nature. Je ne m’arrêtais jamais. »

— Jean-Paul Ouellet

Il a vendu 70 % de son entreprise. Il a conservé la division des œufs de consommation, dont il laisse la gestion quotidienne à son fils Marc. Ses partenaires ont bien tenté de le raisonner. « Ton entreprise peut encore grossir, tu vas avoir des regrets. » Jamais il n’en a eu. Cette vente était, pour lui, une question de survie. Littéralement. « Si je n’avais pas vendu, si j’avais continué dans la rage et le mal de vivre, je serais mort », confie-t-il, au volant de son Ford F150.

Des idées suicidaires, il en a eu plus d’une fois. Ça ne le gêne pas d’en parler. Il a d’ailleurs été l’un des premiers agriculteurs d’ici à s’exprimer publiquement sur la détresse psychologique. Il l’a fait à titre de conférencier au Québec et sur papier, sous la plume de sa psychologue Pierrette Desrosiers, dans Survivre à la réussite (Vie agricole, 2011). Son témoignage a créé une petite onde de choc dans le milieu agricole.

COMME UN BULLDOZER

C’était le 12 octobre 2001, un vendredi soir. Jean-Paul Ouellet avait prévu de se suicider, sans attendre. Il ne verrait pas le soleil se lever à l’aube.

« Quand ça m’a pogné, je ne trouvais plus rien de beau. J’étais fatigué, je souffrais et je ne voyais aucune solution. On m’enviait, j’avais réussi ma vie. Moi, je voulais juste mourir. »

— Jean-Paul Ouellet

Faute d’avoir rédigé son testament, il a retardé son passage à l’acte. Le lundi, il était en thérapie. À 47 ans, il était un producteur fortuné. Mais un homme épuisé et profondément malheureux.

Trois ans plus tôt, en 1998, Jean-Paul et sa femme Monique avaient reçu un appel téléphonique en pleine nuit. Leur fille venait d’être victime d’un terrible accident de voiture. Son décès a été constaté peu après à l’hôpital. Elle s’est éteinte à 20 ans. « Sa mort m’a poussé au bout de ma folie. »

À peine le corps de la défunte avait-il été mis en terre que le père éploré recevait une offre d’achat. Un compétiteur. « Comme ta fille est morte… » Il n’en fallait pas plus pour allumer le feu. « Le milieu agricole peut être très dur. Ma fille était morte, mais pas moi. » Alors qu’il avait dompté une dépendance à l’alcool, aux drogues et au sexe, il est tombé avec démesure « dans la rage du travail ». « J’ai touché le fond », confie-t-il.

En six ans, son chiffre d’affaires annuel a quintuplé, passant de 12 millions à 64 millions de dollars. « C’est comme si j’avais pris un bulldozer pour tout raser. » Il a acheté et construit plusieurs poulaillers, il s’est aussi doté d’un parc de camions et de terres à bois.

Déjà bourreau de travail – il bossait régulièrement 120 heures par semaine –, il est devenu un patron intransigeant, un perfectionniste maladif. Une seule vis mal alignée sur le toit d’un poulailler valait au contremaître des remontrances et des insultes. Il ne dormait plus que trois heures par nuit. « Je pouvais appeler mon avocat à 3 h du matin. J’allais mesurer mon bois dans la forêt en pleine nuit. » Il a aussi menacé un inspecteur de l’environnement de le pousser dans le bassin à fumier. « J’avais un sale caractère. »

L’homme d’affaires n’avait qu’un objectif : faire grossir son entreprise. Plus rien d’autre ne comptait à ses yeux. Pas même sa famille, qui en pâtissait. « Ça n’a pas toujours été facile », raconte sa femme Monique.

« Je suis consciente que plusieurs auraient démissionné avant moi. Malgré tout, il était un homme au grand cœur. J’espérais revoir l’homme que j’avais marié. On a tenu bon et, aujourd’hui, nous sommes heureux. »

— Monique, la femme de Jean-Paul Ouellet

DANS SON TIPI

Après des années de psychothérapie, Jean-Paul Ouellet est aujourd’hui plus serein. Quand ça ne va pas, il se retire dans son tipi au milieu de son érablière. Il y est déjà resté deux semaines complètes. « J’ai apprivoisé la solitude. J’ai pleuré tout seul, je me suis pardonné tout seul. »

À l’intérieur, de petits lits jumeaux faits de branches peintes de couleurs vives, des chaises couvertes de peaux de chevreuil, un poêle à bois. « C’est simple et paisible. J’aime mieux coucher ici que dans une suite à 1200 $. » Il écoute la musique, le silence. Sur son poêle, il fait rôtir des patates, un saumon qu’il a pêché dans la rivière Miramichi. Il puise son eau au ruisseau. Il s’assoit et il médite. « Je me découvre et je ne vois plus la vie de la même façon. »

Il profite de sa nouvelle liberté, des petits bonheurs. L’hiver dernier, il a fait une randonnée en motoneige de 3600 km en solitaire, de Québec à la baie James. Il exploite une petite sucrerie à quelques pas de sa maison. Il est aussi actionnaire d’une entreprise, avec de jeunes associés, sur ses terres à bois.

« J’aide la relève. Ça me donne de l’énergie de les voir aller. »

— Jean-Paul Ouellet

Plus que tout, il se fait un devoir d’aider les gens qui souffrent. Il offre son oreille attentive à qui sollicite son aide. Des gens dépressifs, toxicomanes, souffrants. Membre d’un conseil d’administration d’une maison de thérapie, il travaille à mettre sur pied une fondation pour aider les plus démunis à assumer les coûts d’une cure. « Je n’ai plus l’ambition de nourrir la planète. C’est tellement loin tout ça.

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