Chronique

Le CH doit repenser sa structure

En janvier 2018, au moment où le Canadien traversait encore une de ces périodes pénibles qui le caractérisent depuis trop longtemps, un débat a surgi dans l’opinion publique : l’équipe devrait-elle embaucher un président des opérations hockey, qui ferait le tampon entre Geoff Molson et Marc Bergevin  ?

Des analystes reconnus et des amateurs engagés ont défendu cette idée avec panache. De mon côté, j’ai soutenu que malgré son aspect attrayant, l’idée ne réglerait pas le problème de fond, c’est-à-dire les ennuis de Bergevin à naviguer avec succès sur cette mer houleuse qu’est la LNH.

J’ai aussi rappelé que Geoff Molson raffolait de son poste et qu’il ne voudrait pas diminuer son influence dans la gestion des affaires quotidiennes de l’organisation. Et que Bergevin percevrait, avec raison, l’arrivée d’un nouvel «  homme de hockey » qui serait son supérieur hiérarchique comme un terrible désaveu. Le problème du Canadien, ai-je alors écrit, n’en était pas un de structure. La capacité du DG à relever le défi était plutôt en cause.

C’était il y a deux ans. Et aujourd’hui, mon opinion a changé.

Je crois en effet que le CH doit revoir son fonctionnement. Et je pense que Geoff Molson doit aller encore plus loin que de simplement nommer un président des opérations hockey.

Le temps est mûr pour l’arrivée d’un nouveau président du Canadien qui, tout en étant sous l’autorité de Geoff Molson, chapeauterait l’ensemble des opérations : celles liées au hockey, mais aussi toutes les autres. Deux raisons expliquent mon changement de cap.

1– Le rendement consternant de l’équipe

Le Canadien connaît encore une saison décevante et, selon toute probabilité, ratera les séries éliminatoires pour la quatrième fois en cinq saisons. Encore une fois, Bergevin a surévalué son équipe, une façon de faire à laquelle il nous a malheureusement habitués. Quant à l’avenir, il n’est pas aussi rose que les partisans les plus optimistes le croient.

Oui, le Canadien aligne quelques jeunes joueurs prometteurs. Mais il leur faudra du temps pour atteindre le niveau élite. Et les autres organisations comptent aussi des espoirs de premier plan. La possibilité que le CH ne participe pas aux séries avant plusieurs saisons est bien réelle. Et il est aujourd’hui clair que l’admiration de Geoff Molson pour son DG l’empêche d’évaluer son travail avec le détachement nécessaire.

2– La croissance du Groupe CH

La transformation du Groupe CH depuis son achat par Geoff Molson, ses deux frères et leurs associés est une authentique histoire à succès. En une dizaine d’années à peine, l’entreprise s’est diversifiée de manière admirable. Aujourd’hui, elle est l’acteur majeur au Québec dans le secteur du spectacle et du divertissement. Elle brasse aussi des affaires en immobilier et en restauration.

Geoff Molson, en plus de ses importantes responsabilités au sein du conseil d’administration chez Molson-Coors, consacre sûrement une part immense de ses énergies à chapeauter cette évolution. Cela est apparu encore plus clairement peu avant Noël lors de la conclusion d’une alliance entre le Groupe CH et la firme Live Nation, le plus grand promoteur de spectacles sur la scène internationale. « Le Groupe CH cède les activités d’evenko et de l’Équipe Spectra à cette nouvelle coentreprise détenue à 51 % par le Groupe CH et à 49 % par le géant américain », a écrit mon collègue Vincent Brousseau-Pouliot.

Pour l’entreprise de Geoff Molson, il s’agit d’une décision majeure. On imagine sans peine la somme de travail, et surtout de réflexion, qui a été nécessaire avant de signer cet accord qui touche le Québec et les provinces de l’Atlantique. Les choix stratégiques d’une entreprise ont des conséquences à court, moyen et long terme et un président n’a pas vraiment droit à l’erreur quand il fonce dans une direction semblable.

Dans ce contexte de progression fulgurante du Groupe CH, Geoff Molson peut-il vraiment accorder à son équipe toute l’attention dont elle a besoin ? Car ce n’est pas seulement sur la glace que le CH éprouve des ennuis.

L’organisation a heurté plusieurs de ses fidèles partisans dans l’histoire des abonnements numériques il y a deux ans et demi.

Et l’efficacité de son marketing suscite des doutes, comme en font foi les plus importantes cérémonies d’avant-match depuis quelques années. Le CH éprouve des ennuis à moderniser sa marque. Sa présence sur les réseaux sociaux ne se distingue pas par son originalité et des phénomènes émergents, comme les sports électroniques (e-sports), ne semblent pas l’intéresser.

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Le Groupe CH n’est pas aussi gros que Maple Leaf Sports & Entertainment (MLSE), notamment propriétaire des Maple Leafs, des Raptors (NBA), des Argonauts (LCF) et du Toronto FC (MLS). Dans ce conglomérat, chaque équipe est dirigée par un président, qui travaille sous l’autorité du grand patron de l’entreprise.

Le Groupe CH aurait avantage à s’inspirer de cet exemple. L’expansion prise au cours des dernières années est si considérable que des modifications majeures dans la structure de l’entreprise doivent être envisagées.

J’applaudis au succès du Groupe CH, dont l’apport à notre scène sportive et culturelle est immense : le Canadien, le Groupe Spectra, Juste pour rire, le Centre Bell, la Place Bell, le Rocket de Laval, les festivals (Osheaga et autres)… Sans compter sa contribution caritative. Ainsi, le programme des patinoires extérieures réfrigérées, installées dans des quartiers en ayant bien besoin, est une initiative exceptionnelle.

Mais une fois qu’on a dit cela, force est de constater que l’équipe de hockey fait du sur-place sur de nombreux plans. Geoff Molson ne voudra sans doute pas se séparer de Marc Bergevin et c’est son droit le plus strict. Après tout, il a adhéré à cette curieuse opération de «  réinitialisation  », dont le résultat semble au mieux incertain.

Mais si c’est le cas, Marc Bergevin et tous les membres de l’organisation hockey auraient avantage à être encadrés par un président qui consacrerait toutes ses énergies à l’équipe. Comme Ronald Corey l’a fait durant des années. Comme Pierre Boivin l’a fait durant des années.

Peu après avoir acheté le Canadien avec ses associés, Geoff Molson a pris la place de Pierre Boivin, car il voulait diriger l’organisation sur une base quotidienne. Ce changement, survenu en 2011, se comprenait alors très bien.

Huit ans plus tard, l’évolution remarquable du Groupe CH – qui continuera certainement de grandir – devrait l’inciter à repenser cette décision. Ce ne serait pas un recul, mais plutôt un signe de l’incomparable progression de l’entreprise.

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