Référendum de 1995

Landry voulait mieux intégrer les communautés culturelles

En 1995, Bernard Landry préparait une importante réforme du ministère de l’Immigration, dont il était le titulaire. Et il souhaitait la présenter « avant » la tenue du référendum. Ses objectifs : tendre la main aux communautés culturelles et mieux intégrer les nouveaux arrivants. Gros plan sur les recommandations inédites pour créer un ministère québécois de « l’Immigration et de l’Intégration ».

« Je ne veux pas être le commandant en second de la Brigade légère, qui fut exterminée en Crimée, en 20 minutes, à cause de l’irresponsabilité de ses commandants. »

Au début de 1995, Bernard Landry veut reporter l’échéance du référendum. Quand il fait cette déclaration, en mars, il a une carte cachée dans son jeu.

« Sa sortie était liée, en partie, à la réforme qu’il était en train de préparer, se rappelle son collaborateur Jean-Yves Duthel. Il avait demandé à un groupe de réflexion de faire des recommandations pour une nouvelle approche de l’immigration. Et il avait besoin de temps pour mettre tout ça en place. »

Les propositions devaient rester « secrètes jusqu’au dépôt du projet de loi », peut-on lire dans le « Projet Intégration » du 3 janvier 1995.

Elles ne verront jamais le jour. La campagne référendaire sera déclenchée la même année. Le scrutin se tiendra le 30 octobre.

Plus d’accès à l’emploi

Le résumé des recommandations du groupe-conseil est signé par le regretté Daniel Audet. Il était alors chef de cabinet de Bernard Landry.

La conclusion précise que l’emploi pour les nouveaux immigrants adultes est le « meilleur chemin vers l’intégration ». C’est pourquoi les principales mesures proposées sont liées au monde du travail.

D’abord, atteindre un taux d’embauche de 18 % pour les nouveaux arrivants dans la fonction publique et parapublique, comme Hydro-Québec.

Signer avec les entreprises et les syndicats « un partenariat pour l’intégration par le travail » avec « des obligations de résultat ».

Changer la loi sur les ordres professionnels (médecins, ingénieurs, etc.) pour « casser » leurs façons de faire. Dans cet ordre d’idées, ne plus obliger les diplômés d’universités étrangères reconnues à reprendre leurs études au Québec. Faire, plutôt, des formations d’« acclimatisation » aux normes québécoises.

On recommande aussi de créer un nouvel organisme. Il faciliterait les jumelages des familles québécoises avec les nouveaux arrivants, pour les inviter à des activités, des fêtes, etc.

Initiation au Québec

Les recommandations portent aussi sur les responsabilités des nouveaux immigrants.

Ils devront participer à des séances « obligatoires » d’initiation à la vie québécoise. La formation de 50 heures, pendant les trois premiers mois, se ferait dans des commissions scolaires. Des compensations financières seraient offertes aux établissements et aux participants.

On suggère d’imposer une connaissance pratique du français aux candidats à l’immigration (pas aux réfugiés). On souhaite privilégier les personnes issues des pays francophones et hispanophones.

Le comité propose aussi de créer un serment d’allégeance aux valeurs du Québec. Et de donner, à chaque candidat, un exemplaire de la Charte des droits et libertés du Québec.

Pour bénéficier de la carte d’assurance maladie, précise-t-on, les nouveaux arrivants devront se conformer aux règles établies.

Enfin, pour favoriser l’immersion dans la vie québécoise, on considère qu’un candidat aura l’obligation d’accepter un travail en région. Il devrait y demeurer sept ans, en fonction de ses compétences et des exigences familiales.

Le groupe-conseil

Le document précise que le groupe-conseil s’est réuni huit fois depuis novembre 1994.

« Comme vous nous l’aviez demandé, aucune publicité n’a été faite sur l’existence de ce groupe. Tous les participants ont accepté de garder le silence public sur leur participation », indique Daniel Audet.

Les noms des membres ne figurent pas dans le résumé. Mais on signale que parmi les 14 personnes, 6 n’étaient pas des Québécois « de souche ».

Dans l’ensemble, les participants venaient du monde des affaires, des syndicats, des groupes communautaires, de la santé et de l’éducation.

Faute de temps

La première recommandation, écrite en lettres majuscules, est non équivoque. « Il est essentiel que la loi-cadre soit adoptée avant le référendum sur la souveraineté que le PQ s’est engagé à tenir », peut-on lire dans le document.

Avant de faire adopter la nouvelle loi, il aurait fallu passer plusieurs étapes. Parmi elles, une commission parlementaire et des consultations sur le terrain.

« Bernard souhaitait que le référendum se tienne au printemps 1996. Il voulait rencontrer les communautés culturelles et aller dans les associations. Ç’aurait été une grosse opération. Il fallait un an pour faire tout ça. »

— Jean-Yves Duthel, collaborateur de Bernard Landry

Le camp du Non a remporté le référendum avec une mince avance de quelque 54 000 voix. Ce rapprochement avec les communautés culturelles aurait-il pu faire une différence ?

« Je pense que oui, dit M. Duthel, parce que ça aurait répondu à l’inquiétude de beaucoup de gens. Ça aurait aussi rassuré des leaders dans les communautés culturelles. Mais on peut toujours rêver. Peut-être, peut-être… »

Bernard Landry 1937-2018

Un amoureux du monde hispanique

Peu de gens savent que Bernard Landry était trilingue. De l’Amérique latine jusqu’au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, il s’exprimait aussi bien en espagnol qu’en français et en anglais.

Une anecdote en dit long sur son aisance dans la langue de Cervantès. Elle se passe en août 1996, alors qu’il est ministre économique du gouvernement Bouchard.

Lors d’une visite à Santiago, au Chili, « il met de côté son discours préparé et improvise pendant une heure en espagnol, rapporte L’actualité. Ce qui lui vaut de faire les manchettes des principaux quotidiens économiques, La Epoca et La Tercera. »

Comment a-t-il appris l’espagnol ?

« Au début des années 80, quand il était ministre, j’ai acheté des cassettes pour apprendre la langue, dit son collaborateur Jean-Yves Duthel. On les écoutait quand on faisait le trajet Québec-Montréal en limousine. »

Sa secrétaire lui réservait 45 minutes par semaine pour qu’il ait le temps de faire ses devoirs.

« En 1985, quand le Parti québécois a perdu le pouvoir, on parlait espagnol », dit-il.

Avantage diplomatique

Sa connaissance de la langue a permis au professeur Landry d’enseigner pendant des années dans une université mexicaine, dans l’État de Guerrero.

Et elle a aussi donné un avantage diplomatique au politicien.

« En 1995, lors d’un voyage officiel au Mexique, toutes les rencontres se sont faites en espagnol », se souvient M. Duthel.

Et bien plus. « Il a fait un discours devant la Chambre de commerce Mexique-Canada, à Mexico, dit-il. Le dignitaire canadien, sur place depuis trois ans, ne pouvait dire que “bonjour” en espagnol. Il a même fait sa présentation en anglais. »

« Quand il est arrivé au micro, il a savonné le Canadien, qui ne comprenait pas un mot, ajoute M. Duthel. Il a dit : “Vous m’excuserez, chers amis, mais ce n’est pas moi qui décide du protocole. Ce dignitaire ne me représente pas, car s’il l’avait fait, il aurait eu la décence de me présenter en français. Quoique j’eusse, bien sûr, préféré qu’il le fasse en espagnol, votre langue, car nous sommes vos invités.” »

Ensuite, le vice-premier ministre Landry a fait un long discours en espagnol sur l’économie et les échanges commerciaux.

« Il a eu droit à une ovation », précise Jean-Yves Duthel.

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