Notre choix

C’est vraiment bon !

Drame
Mafia Inc
Podz (Daniel Grou)
Avec Marc-André Grondin, Sergio Castellitto, Mylène Mackay
2 h 23
****

Il y avait longtemps que nous n’avions vu au Québec un film dramatique à vocation populaire aussi bien fait. 

En s’inspirant très librement du livre qu’ont publié les journalistes André Noël et André Cédilot il y a une dizaine d’années à propos du clan Rizzuto, le scénariste Sylvain Guy (Liste noire, Louis Cyr) a trouvé la matière pour élaborer une histoire riche en rebondissements dramatiques. Aux scènes d’action attendues s’entremêlent aussi les dynamiques particulières de deux familles dont les destins se retrouvent intimement liés.

Car il faut bien le dire, le récit de Mafia Inc n’a strictement rien d’une enquête journalistique. Il n’emprunte en rien l’approche d’un film documentaire non plus. D’ailleurs, même si des éléments du livre ont été utilisés, les noms ont été changés afin de permettre aux artisans d’avoir les coudées franches et d’inventer une histoire spécifiquement écrite pour le cinéma.

Ça commence fort, quelque part au Venezuela dans les années 90. On y voit Vincent Gamache (Marc-André Grondin livre l’une des plus grandes performances de sa carrière), l’homme de confiance du parrain montréalais Frank Paternò (Sergio Castellito, impeccable). Le jeune homme est en train de tramer une importante transaction de drogue dont on connaîtra la nature – et la façon dont elle a été exécutée – au fil du récit. Cet événement servira de prétexte pour relater l’histoire des principaux protagonistes en explorant les liens étroits qu’entretiennent depuis très longtemps les familles Gamache et Paternò. Henri Gamache (émouvant Gilbert Sicotte) est depuis toujours le tailleur chez qui s’habille Frank. Sophie (Mylène Mackay, très juste), fille de Henri et sœur de Vincent, est la fiancée de Patrizio, l’un des fils du clan Paternò.

Au-delà des affaires clandestines que brasse la famille italo-montréalaise, qui compte en outre s’impliquer dans le projet de construction du fameux pont de Messine, lequel doit relier la Sicile et la Calabre (ce projet a finalement été abandonné dans la « vraie vie »), le récit décrit le mode de fonctionnement de la mafia à travers le parcours d’un jeune homme ambitieux. Vincent, qui souhaite prendre du galon rapidement au sein de la famille italienne, a toutes les caractéristiques du mal-aimé qui tente de combler ses besoins affectifs, peu importent les moyens. À cet égard, les scènes où il confronte son propre père, qui réprouve les agissements de son fils, sont aussi éloquentes que touchantes, d’autant que Henri, qui a fait le vide autour de lui, a tenté de traverser sa modeste vie en exploitant le seul talent qu’il a à ses yeux : couper des vêtements. Chez les Paternò, la confiance que Frank place en Vincent, qu’il considère comme son propre fils, ne fera pas que des heureux non plus.

Efficace et sans complaisance

Sans réinventer un genre déjà très fréquenté ailleurs, mais encore peu exploité au Québec jusqu’à maintenant (on pense inévitablement à la série Omertà), Mafia Inc est d’une redoutable efficacité. Même si ce long métrage est ponctué de scènes très violentes (forcément !), on ne note aucune complaisance dans la manière. Le dénouement, parfaitement surprenant, amène l’idée d’une éventuelle suite. Sera-t-elle produite un jour ? On le souhaite. Le clin d’œil final, percutant, nous ramène aussi à notre propre actualité, tout comme l’a fait Réjeanne Padovani en son temps.

Podz (Daniel Grou), dont le dernier long métrage remontait à King Dave, avait visiblement l’intention d’offrir au grand public un film de qualité. Son pari est fort bien tenu.

Envers et contre tous

DOCUMENTAIRE
Lea Tsemel, avocate
De Philippe Bellaiche et Rachel Leah Jones
Avec Lea Tsemel, Hanan Ashrawi et Tareq Barghout
1 h 49 ***

Depuis presque 50 ans, l’avocate juive Lea Tsemel défend la cause de Palestiniens détenus et faisant face à la justice en Israël. Les réalisateurs de ce documentaire suivent sa démarche et lui donnent la parole dans une cause qui implique un garçon de 13 ans.

« Mon nom ? demande-t-elle à un interlocuteur. Lea Tsemel, avocate perdante. »

En Israël, on l’a surnommée l’« avocate du diable ». Dans une entrevue télévisée, elle est mise sur le gril. Dans le passé, son mari a été arrêté. Devant le tribunal, elle perd pratiquement toutes ses causes.

Dans le système judiciaire israélien, Lea Tsemel est assurément un ovni, un mouton noir. Elle dérange et enrage ses collègues. Elle se décrit comme « une cause perdue », mais se définit aussi comme « une femme optimiste et très en colère ».

Surtout, cette femme de 74 ans possède une personnalité brouillonne et attachante, peu importe qu’on épouse ses valeurs ou non. Si ce film a une qualité, c’est bien celle-là, de nous montrer cette combattante sous son jour le plus humain.

Au cœur d’une cause où un garçon palestinien de 13 ans risque une lourde peine pour avoir poignardé deux jeunes Juifs de son âge, Lea Tsemel raconte sa façon de voir les choses. Tout part du fait qu’elle se définit comme une occupante israélienne. « Si l’acte part de l’intention de résister à l’occupation, je suis prête à accepter l’affaire », dit-elle.

Dans l’ensemble, le documentaire est instructif. Mais il demeure très classique, linéaire, sans beaucoup d’idées dans les domaines techniques, si ce n’est faire basculer des parties de cadrages dans l’animation afin de préserver l’identité de certaines personnes.

Comme il s’agit d’une coproduction Canada-Israël-Suisse, on remarque quelques noms de Québécois dans le générique. Dont Robert Marcel Lepage pour la musique originale.

La quadrature du cercle

Thriller psychologique
The Assistant (L’assistante)
Kitty Green
Avec Julia Garner, Jon Orsini, Noah Robbins, Matthew Macfadyen
1 h 27
*** 1/2

Coup d’œil acerbe sur une journée complète dans la vie d’une jeune assistante, Jane, qui travaille pour une société de production de films aux États-Unis. Un film qui met en lumière les dérives d’un système pourri de l’intérieur.

La réalisatrice australienne Kitty Green (Casting JonBenet, Ukraine is not a Brothel) frappe fort avec ce film post-#metoo, qui s’en prend directement au climat de travail toxique qui règne dans les maisons de productions de films aux États-Unis. Le film au vitriol lancé au festival de Sundance l’été dernier, à quelques mois du procès Weinstein, sort sur nos écrans à un moment où l’on sent que les langues se délient (enfin) sur le comportement déplacé de ces petits barons du divertissement qui se sont longtemps crus tout permis.

Jane est une simple assistante qui travaille depuis quelques semaines pour une importante société de production de films. C’est elle que l’on suit durant une journée complète, dans ses tâches quotidiennes, qui consistent en gros à préparer les salles de réunion, imprimer des documents, réserver des vols, etc.

Tout le film de Kitty Green repose sur les épaules de Julia Garner, qui joue avec nuance et retenue ce rôle ingrat de l’assistante qui rêve de devenir un jour productrice, mais qui, dans l’intervalle, vit une foule de petites humiliations et déchante petit à petit dans ce milieu sordide qu’elle découvre. Relevant (malgré elle) les multiples abus de ce patron immoral et manipulateur qui gère la boîte – qu’on ne voit d’ailleurs jamais à l’écran, un coup de génie de la réalisatrice.

Résultat : un suspense légèrement anxiogène, avec très peu de dialogues, où l’on sent la chape de plomb qui écrase cette jeune femme prise dans un système, qu’elle doit accepter tel quel… ou quitter. Même si, comme on le lui dit gentiment pour la rassurer : elle n’a pas à s’inquiéter, vu qu’elle n’est pas du tout le genre du patron… Si Kitty Green en beurre parfois épais pour montrer l’isolement de Jane – les deux assistants masculins sont un peu trop désagréables –, elle réussit à montrer avec une certaine maestria la quadrature du cercle dans laquelle les femmes sont trop souvent prises.

Critique

Mieux vaut l’original !

Comédie dramatique
Downhill
Nat Faxon et Jim Rash
Avec Will Ferrell, Julia Louis-Dreyfus, Miranda Otto
1 h 26
**1/2

En vacances de sports d’hiver en Autriche, une famille américaine échappe à une avalanche provoquée intentionnellement, mais dont l’impact a été plus fort que prévu. Même si tout le monde s’en sort sain et sauf, la lâcheté du père pendant l’incident laisse des traces dans la dynamique familiale…

À l’annonce d’un remake américain d’un film international déjà remarquable, le cinéphile fait habituellement preuve de méfiance. À ce chapitre, Downhill lui donne raison. Inspiré du film suédois Force majeure, dans lequel le cinéaste Ruben Östlend (The Square) avait su creuser le malaise jusqu’à nous glacer le sang, Downhill emprunte un ton beaucoup plus léger, même si la crise familiale reste au cœur du propos.

Le tandem Nat Faxon et Jim Rash, à qui l’on doit The Way Way Back, mise en outre sur les différences culturelles entre Américains et Européens, avec tout ce que ça comporte de clichés : la nouvelle « amie » insistante autrichienne délurée sexuellement (interprétée par l’Australienne Miranda Otto) ; le bel instructeur de ski italien en mode séduction (Giulio Berruti) ; les autorités policières hostiles ; bref, on ne nous épargne ici aucune caricature.

Pour qui n’a jamais vu le film suédois, Downhill présentera sans doute quand même un intérêt, étant donné le point de départ du récit, lequel reste fascinant. Julia Louis-Dreyfus livre d’ailleurs une excellente performance dans le rôle d’une femme qui voit désormais son mari (Will Ferrell) d’un tout autre œil après que ce dernier a montré sa lâcheté instinctive pendant l’incident. Cela dit, il vaut mieux voir le film original.

Notez que Downhill est à l’affiche au Québec en version originale anglaise seulement.

De sympathiques souvenirs

Comédie romantique
Play, le film de notre vie
Anthony Marciano
Avec Max Boublil, Alice Isaaz, Alain Chabat
1 h 48
***

À l’âge de 13 ans, Max s’est fait offrir sa première caméra. Pendant 25 ans, il ne s’arrêtera pas de filmer, autant sa vie personnelle – la bande d’amis, la famille, les amours, les déceptions – que les grands événements ayant marqué la société française. En regardant toutes ces images, Max dresse le portrait de sa génération.

Anthony Marciano (Les gamins) joue à fond la carte de la nostalgie en proposant ce film construit autour d’images évoquant les années 1990 et 2000. Avec l’aide de son complice de toujours, le scénariste, humoriste et acteur Max Boublil, né en 1979 lui aussi, le cinéaste dresse le portrait d’une génération – la sienne – en tirant un fil narratif à partir de l’existence d’un adolescent de 13 ans, dont on suivra le parcours sur une période de 25 ans.

La précision de la reconstitution d’époque constitue probablement l’aspect le plus séduisant de ce film. Ponctué de tubes musicaux, Play, le film de notre vie se déploie en utilisant des symboles – objets, technologie, événements culturels et sportifs – auxquels les spectateurs, particulièrement ceux qui viennent d’entamer maintenant leur quarantaine, peuvent s’identifier instantanément.

Au cœur de ce récit relatant le parcours d’un jeune homme qui, pendant 25 ans, a documenté tous les aspects de sa vie, figure une histoire d’amour un peu compliquée, par la propre faute d’un jeune homme trop collé sur sa caméra pour voir vraiment – mais le veut-il ? – ce qui se passe autour de lui. Marciano, qui signe ici un long métrage éminemment personnel, module aussi très bien le passage du temps grâce, notamment, à une distribution harmonieuse, où des acteurs différents sont appelés à jouer le même personnage.

À défaut d’être grandiose, ce film est fort sympathique.

Critique

Les silences du désir

Drame historique
Portrait de la jeune fille en feu
Céline Sciamma
Avec Adèle Haenel, Valeria Golino, Noémie Merlant
2 h
****

En 1770, Marianne, une artiste peintre, doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune bourgeoise qui vient de quitter le couvent. Héloïse résiste à son destin en refusant de poser. Marianne, qui lui est présentée comme une dame de compagnie, devra la peindre en secret et de mémoire. Entre elles se développeront des liens plus forts.

Dans ses précédents films, la cinéaste française Céline Sciamma (Tomboy, Bande de filles) abordait des sujets très actuels et urbains. Elle se plonge cette fois dans un tout autre registre. Portrait de la jeune fille en feu est un splendide film d’époque, frontalement poétique, doublé d’une histoire d’amour fiévreuse et impossible entre deux femmes.

C’est un film beau, fin, sensible, sensuel et élégant, qui met en scène Noémie Merlant, tout en retenue, dans le rôle de l’artiste troublée par ce modèle récalcitrant et énigmatique, la formidable Adèle Haenel, actrice fétiche de la cinéaste. La mise en scène de Céline Sciamma est magnifique de subtilité dans son évocation des turbulences du rapport amoureux, alternant entre gros plans sur les visages des personnages et la nature qui se déchaîne derrière eux.

Prix du scénario au dernier Festival de Cannes, Portrait de la jeune fille en feu est un film d’époque à la fois très contemporain. Un manifeste sur la condition féminine, sur le carcan de la société patriarcale, sur les rapports de classe aussi. Mais c’est surtout une œuvre magnifique sur les amours contrits, la naissance du désir et l’intensité du désir assouvi, fait de silences, de sous-entendus et de non-dits.

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