LA PRESSE AU BRÉSIL

L’Amazonie brûle de rage

L'été dernier, la recrudescence des incendies au cœur de la forêt amazonienne a fait les manchettes. Depuis, les caméras se sont éteintes, mais les flammes d'un conflit aussi environnemental qu'humain continuent de dévaster le nord du Brésil. La Presse a passé quatre jours sur cette ligne de front.

UN REPORTAGE DE LAURA-JULIE PERREAULT

La Presse au Brésil

« Une petite dose de notre lot quotidien »

Pour défendre la forêt amazonienne et leurs terres, les Indigènes d'Amazonie s'organisent. Un combat périlleux, a constaté La Presse.

Terre indigène Arariboia, Brésil – Depuis une bonne heure et demie, la Renault Duster louée à l’aéroport est rudement mise à l’épreuve. Chemins cahoteux, ponts faits de planches qui tiennent à peine ensemble, passages étroits, poussière qui coupe la visibilité : les chemins de la forêt amazonienne préfèrent de loin les motocyclettes aux petits véhicules utilitaires.

Le paysage que l’on voit des fenêtres maculées de terre rouge raconte à lui seul toute une histoire. La région que nous sillonnons était jadis au cœur de la forêt tropicale. Aujourd’hui, cette forêt s’est transformée en savane. Là où il avait des manguiers, des açais, des anacardiers et des ipés il y a moins de 40 ans, on voit aujourd’hui brouter de grosses vaches blanches. La présence des animaux est une indication que nous sommes sur les terres des « brancos », les Blancs, qui se sont installés dans la région pour exploiter la forêt et des fermes. Leurs terres sont délimitées par des barrières.

Par-delà ces barrières, la forêt est toujours reine. « Ça, c’est le début des terres indigènes », dit fièrement Jorge Itai Guajajara. Âgé de 27 ans, le jeune brigadier-pompier est un membre des Guajajaras, un des peuples autochtones les plus populeux de l’Amazonie brésilienne. Les terres que nous voyons à quelque 200 m sont, en principe, protégées par la loi du pays. En tout, on compte près de 600 de ces territoires indigènes protégés qui couvrent près de 12 % du territoire brésilien et où vivent un million d’autochtones.

Jorge est pompier-brigadier sur la terre indigène Arariboia, où les Guajajaras sont largement majoritaires, mais où vivent aussi d’autres groupes, dont les Awas qui refusent tout contact avec les autres groupes humains.

Jorge fait signe d’arrêter la voiture en haut d’une côte.

« Vous voyez au fond, c’est là qu’on a récemment passé deux semaines à éteindre un des plus importants incendies de forêt de l’année », dit-il. À environ 300 m, on voit des restants d’arbres calcinés et un terrain ravagé. On voit aussi que l’incendie n’a fait rage que du côté des terres indigènes.

« Notre hypothèse, c’est que les Blancs ont mis le feu pour protéger leurs propres terres. Et pour éventuellement utiliser les terres défrichées par le feu pour leurs pâturages. »

— Jorge Itai Guajajara, pompier-brigadier sur la terre indigène Arariboia

« Sans le savoir, ils nous ont quand même aidés un peu. Ils avaient aussi coupé des arbres illégalement sur nos terres et ça nous a fait gagner du temps », raconte le pompier-brigadier avant de s’expliquer un peu plus. « Pour éteindre un incendie ici, on défriche sur deux ou trois mètres et on met le feu à la forêt dans la direction des flammes. » Une pratique qui donne tout son sens à l’expression « combattre le feu par le feu ».

Pour quelqu’un de l’extérieur, l’hypothèse du jeune pompier peut avoir l’air un peu parano, mais dans la région, cette guerre des nerfs se déploie depuis des décennies déjà. Les bûcherons, toujours à la recherche de plus de bois à exploiter, violent les terres indigènes, où se trouvent les plus grandes réserves de forêts vierges. Parfois de manière clandestine. Parfois avec la collaboration de membres de la communauté qui pensent faire une bonne affaire. Quand il y a affrontement entre les deux groupes, les choses tournent souvent mal, très mal. Personne n’entend les balles de fusil au milieu de la forêt vierge. En 10 ans, 300 personnes ont perdu la vie au Brésil dans cette guerre de la forêt, selon les autorités brésiliennes. La majorité d’entre elles sont autochtones.

Alors que nous étudions, garés à côté d’un ranch, la faisabilité de nous rendre sur les lieux de l’incendie pour voir le tout de plus près, une motocyclette arrive en trombe. C’est le propriétaire de la ferme. Il avance vers notre petit groupe de manière menaçante, arrêtant sa motocyclette à deux centimètres des pieds de Maximo Guajajara, un autre membre de la tribu indigène qui nous accompagne.

« Bonjour. On peut vous aider ? », demande l’homme bedonnant en descendant difficilement de sa motocyclette.

Il est visiblement ivre. Il serre la main à tous les membres de notre groupe malgré l’atmosphère tendue qui s’est rapidement installée.

« On voulait voir les restes de l’incendie de forêt, mais avec notre véhicule, on ne peut pas aller plus loin », dit Serge Boire, journaliste québécois installé à Rio depuis une décennie, qui est à la fois le chauffeur et le traducteur de l’expédition.

Le propriétaire terrien s’approche de nous en titubant.

« Si vous voulez, je peux vous amener voir », répond-il en s’approchant un peu trop de nous.

Nous répondons que nous voyons assez bien d’où nous sommes.

Entre-temps, deux autres motos arrivent. Sur leurs dos, quatre « employés » du fermier, venus voir si tout va bien.

Leur patron, qui appartient à l’une des familles les plus influentes du coin, les Gomes, est tout à coup plus loquace. « Vous savez, l’incendie des dernières semaines était tout à fait naturel. Ça tombe bien mal que le feu ait dévasté les terres indigènes et pas les miennes. Mais la nature, c’est comme ça », dit-il avec difficulté. Un des employés se racle la gorge pour indiquer à son boss de se taire, mais celui-ci continue.

« Vous savez, les incendies de forêt, ce n’est pas si grave. Après, les terres sont plus fertiles. Ça fait de meilleurs pâturages. »

— M. Gomes, propriétaire terrien

« Vous êtes certains que vous ne voulez pas que je vous y accompagne ? », offre-t-il à nouveau. Il est assez proche pour que nous voyions ses yeux rougis par l’alcool et la poussière.

Nous remercions M. Gomes et rebroussons chemin vers le Renault Duster. En silence.

Nous repartons sur le chemin cahoteux et voyons le propriétaire terrien enfourcher à nouveau sa motocyclette. Il nous dépasse en trombe, puis ralentit un peu alors qu’il est juste devant notre véhicule. Il se lève sur sa moto et descend ses culottes. Deux fesses bien rondes et bien blanches apparaissent.

« Les bûcherons et les fermiers blancs nous insultent et nous menacent tous les jours, mais ça, c’est une première », dit Maximo Guajajara. Nous rions. Jaune. « Ça vous donne une petite dose de notre lot quotidien », ajoute-t-il.

Un stabilisateur de climat

Contrairement à ce qu’avançait Emmanuel Macron cet été, la forêt amazonienne ne produit pas 20 % de l’oxygène de la Terre. Selon les scientifiques, la célèbre forêt tropicale produit entre 5 % et 10 % de l’oxygène du monde. L’Amazonie n’est pas non plus la grande captatrice de carbone. Ce titre revient d’abord aux océans et aux forêts boréales. Le titre de « poumon de la planète » est donc quelque peu exagéré. Cependant, la forêt tropicale produit l’oxygène dont elle a besoin et capte un peu plus de gaz carbonique qu’elle n’en produit. En coupant trop d’arbres, il est possible de détruire cet équilibre. Les conséquences sont graves : une hausse des températures en Amazonie et une accélération du réchauffement planétaire. Donc, plus qu’un poumon, la forêt amazonienne est un stabilisateur de climat abritant une des plus grandes biodiversités de la planète. On y dénombre pas moins de 40 000 espèces de plantes, de mammifères, d’oiseaux et de reptiles, soit deux fois plus que dans les forêts boréales. Et c’est sans compter les 2,5 millions de variétés d’insectes qui y vivent.

La forêt amazonienne recouvre 5,5 millions de km2, soit environ la moitié de la superficie du Canada. Près de 60 % de l’Amazonie se trouve au Brésil, mais la plus grande forêt tropicale du monde recouvre aussi d’importantes parties de la Bolivie, du Pérou, de l’Équateur, de la Colombie, du Venezuela, du Guyana, du Suriname et de la Guyane française.

Olimpio Iwyramu Guajajara, Gardien de la forêt

Des arcs, des flèches et une caméra

Olimpio Iwyramu Guajajara est assis devant sa petite maison en terre séchée avec sa petite fille de 3 ans sur les genoux. « Elle fait de la fièvre, alors on reste bien tranquilles à la maison », dit le père de famille. Son fils cadet, tout juste âgé de 1 an, court après une poule. Comme toile de fond, la forêt tropicale dans toute sa splendeur.

Cet endroit qui semble idyllique est gardé secret. On y vient seulement après avoir reçu l’aval des leaders de la communauté autochtone.

Son principal résidant, Olimpio Iwyramu, n’est pas seulement père de famille. Il est aussi celui qui veille sur les Gardiens de la forêt de la terre indigène Arariboia. Cette brigade autochtone, comptant aujourd’hui 120 bénévoles, a pour mandat de patrouiller pour s’assurer qu’aucun bûcheron, chasseur ou chercheur d’or ne s’infiltre illégalement sur les terres indigènes. Un travail difficile et dangereux. « Ça prend deux jours et demi pour faire le tour de nos terres avec un groupe de 15 patrouilleurs, ceux qui font du déboisement peuvent frapper n’importe où », dit le coordonnateur.

Quand ils tombent sur des contrevenants, les Gardiens ont quelques options : ils peuvent leur demander de partir ou les arrêter, saisir leur équipement et les ressources volées pour ensuite appeler la police. Caméra au poing, ils peuvent aussi documenter les larcins qui ont lieu sur leurs terres.

« Le problème, c’est que les autorités ne viennent jamais enquêter sur nos plaintes. Donc, on doit prendre les choses en mains. »

— Olimpio Iwyramu, coordonnateur des Gardiens de la forêt

« Ça, ça donne un avertissement, dit-il. On ne l’utilise pas pour tuer, mais pour immobiliser », dit le coordonnateur, en mettant la main sur son arc et sur ses flèches.

Depuis leur création, les Gardiens disent avoir saisi et incendié de 180 à 200 camions pleins de bois volé. Ils ont aussi détruit 78 tracteurs. Cette « prise en charge » ne passe pas comme une lettre à la poste. L’an dernier, un des leaders des Gardiens, le chef Jorginho Guajajara, a été retrouvé mort dans une rivière. La police a conclu qu’il était mort noyé, mais dans la communauté guajajara, personne ne croit la conclusion de l’enquête expéditive. « Les bûcherons illégaux ont voulu nous faire peur, ils ont voulu nous faire taire », dit l’actuel coordonnateur de la brigade.

Ce n’était pas le premier épisode du genre. Ni le dernier. Après la saisie d’un camion, en 2007, des bûcherons ont fait irruption dans le village autochtone de Lagoa Comprida et ont ouvert le feu sur la foule, tuant une personne et en blessant trois. Cet événement a mené à la création des Gardiens de la forêt.

Selon un rapport de Human Rights Watch consacré aux « mafias de la forêt tropicale », il y a eu 16 meurtres depuis 2016 liés au conflit entourant les ressources de l’Amazonie dans l’État du Maranhão, où se trouvent les terres indigènes Arariboia. Un 17meurtre est survenu le 1er novembre, soit juste après le passage de La Presse. La victime est un jeune Gardien, Paulo Paulino Guajajara. Un autre Gardien que La Presse a rencontré pendant une fête de la communauté guajajara, Laercio Guajajara, a aussi reçu deux balles dans le dos, mais a réussi à échapper aux bûcherons qui l’attaquaient.

« Ça prend une force de frappe internationale »

Le jour de la visite de La Presse, Olimpio Iwyramu Guajajara est en congé. Les Gardiens prennent quelques jours de vacances pour se remettre de la saison des incendies qui vient tout juste de se terminer. Et cette saison a été chaude. Si certains incendies sont naturels, la plupart sont criminels, d’où l’intervention des Gardiens. « Avant que la pluie n’éteigne tout, il y avait 22 incendies actifs. On ne savait plus où donner de la tête. Une chance que les brigadiers-pompiers nous ont aidés. Sinon, on a eu très peu d’aide de l’État. Nous, on fait tout ça pour préserver la forêt et notre mode de vie, mais c’est vraiment difficile », déplore l’homme de 46 ans.

L’arrivée de Jair Bolsonaro à la présidence n’a fait qu’envenimer une situation qui était déjà ultratendue. En arrivant, il a réduit de 95 % le budget de lutte contre les changements climatiques, a mis à la porte 21 des 27 directeurs régionaux qui supervisent les opérations visant les coupes de bois illégales. Les amendes données aux malfrats ont chuté de 38 % en 8 mois. Le président vient de présenter un projet de loi pour autoriser l’extraction minière sur les terres indigènes protégées.

« Depuis qu’il [Jair Bolsonaro] est élu, on a recensé 438 points de déboisement sur notre territoire seulement. C’est la pire des années ! Les brigands, qui faisaient ça en cachette depuis des années, se croient tout permis. »

— Olimpio Iwyramu, coordonnateur des Gardiens de la forêt

Quand l’accroissement record des incendies de forêt a fait les manchettes du monde entier cet été et que le président français, Emmanuel Macron, a pris à partie son homologue brésilien, Olimpio Iwyramu et ses hommes ont poussé un long soupir de soulagement. « Ça fait longtemps qu’on se bat seuls pour notre forêt, même si c’est un des poumons du monde. L’appui international est vraiment le bienvenu. Ça prend une force de frappe internationale pour protéger la forêt amazonienne. »

Après ces quelques jours de repos, Olimpio Iwyramu et ses hommes doivent assister à une formation donnée par Greenpeace et d’autres organisations environnementalistes, celles-là mêmes que Jair Bolsonaro a accusées de mettre le feu à la forêt pour nuire à son image. « Ils vont nous montrer comment utiliser de nouvelles caméras pour que nous montrions au reste du monde ce qui se passe chez nous », s’enthousiasme le leader autochtone.

Avant de nous dire au revoir, le chef des Gardiens tient à nous montrer sa cour : la forêt. Il en tire une bonne partie de la nourriture de sa famille. De grosses mangues alourdissent les branches et des noix d’acajou sont en train de mûrir. Son arc et ses flèches lui servent aussi à chasser.

« Quand [des Blancs] prennent une partie de notre territoire, quand ils déboisent ou qu’ils mettent le feu, ils nous tuent un peu, dit-il, pensif, en nous montrant un açai et un cacaoyer qu’il vient tout juste de replanter. Mon fils devrait pouvoir vivre ici aussi un jour. Et son fils aussi. »

Doubler le rythme de la déforestation

La déforestation de l’Amazonie ne date pas d’hier. Environ 20 % de la surface boisée a disparu au cours des 40 dernières années. Au Brésil, des scientifiques de l’Institut national de recherche spatiale ont sonné l’alarme cette année après avoir remarqué un bond de 93 % dans le déboisement entre l’année dernière et cette année. Si, au cours des neuf premiers mois de 2018, 4000 km2 ont été déboisés, ce chiffre a augmenté à 7800 entre le 1er janvier 2019, jour de la prise de pouvoir de Jair Bolsonaro, et la fin septembre. Les experts croient qu’à la fin de l’année, la déforestation pourrait atteindre 10 000 km2, une première depuis 2008. La déforestation et les incendies de forêt en Amazonie, une région particulièrement humide, ne sont jamais liés seulement à un phénomène naturel. La grande majorité des incendies sont l’œuvre de l’homme. En réaction à l’accroissement de la déforestation cette année, le gouvernement du président brésilien d’extrême droite a congédié le scientifique responsable des images satellites à l’Institut national d’études et de recherches spatiales (INEP) et suggéré que les organisations environnementales qui travaillent dans le bassin amazonien avaient peut-être mis le feu pour lui nuire. Au cours des derniers mois, des représentants du gouvernement ont démarché plusieurs pays industrialisés pour les convaincre d’investir davantage dans l’industrie forestière, minière et aurifère de l’Amazonie.

La situation s’envenime

Depuis le passage de La Presse sur les terres indigènes Arariboia en octobre, la situation s’est corsée. Des bûcherons illégaux ont tendu une embuscade aux Gardiens de la forêt, tuant l’un d’eux, en blessant gravement un autre. Olimpio Iwyramu Guajajara est maintenant sous protection policière, ayant reçu des menaces de mort, a rapporté cette semaine la chaîne Globo. Les incendies criminels ont repris de plus belle.

— Laura-Julie Perreault, La Presse

Carlos Matias, camionneur

« On veut seulement mettre du pain sur la table »

Carlos Matias ne le cache pas. Il a voté pour Jair Bolsonaro. « L’homme a une colonne vertébrale », dit-il. Le camionneur était content qu’un politicien soit enfin favorable à ceux qui vivent des richesses de la forêt amazonienne.

« Une libération complète de l’exploitation de l’Amazonie comme Bolsonaro veut le faire, ça va être un bordel, mais qu’on ouvre un peu la forêt, c’est OK », explique-t-il alors qu’un pompiste nourrit son 18-roues.

Le camionneur de 35 ans est en escale à Imperatriz, une des principales villes de l’État du Maranhão, qui abrite aussi la terre indigène Arariboia. Pour les Brésiliens, le Maranhão, c’est l’équivalent du Manitoba. On y vit de l’agriculture et de l’élevage bovin. Du bois aussi. Du coup, l’État qui est à l’extrême est du bassin amazonien a perdu 70 % de sa couverture forestière en 30 ans. Ce qu’il reste de forêt se trouve en grande partie dans les territoires indigènes, protégés par la Constitution et par les Gardiens.

L’appât du gain est grand, explique Carlos. Un seul camion rempli d’arbres matures coupés illégalement peut rapporter 30 000 réaux brésiliens, soit près de 10 000 $CAN. Le gros du butin va au propriétaire de l’équipement qui permet de déboiser, mais de l’argent tombe aussi dans les poches des bûcherons, du cuisinier, du camionneur. « J’ai fait ça jusqu’à il y a six ou sept ans, mais j’ai été arrêté deux fois et j’ai dû payer des amendes. Depuis, je préfère transporter de l’eucalyptus. Je ne suis pas un criminel, je suis un père de famille qui veut nourrir ses enfants », dit celui qui vit dans l’État voisin du Maranhão, le Pará, une autre ligne de front de la bataille pour les ressources amazoniennes.

Cet été, le Pará a attiré l’attention après qu’un journal du coin eut rapporté que des fermiers s’étaient entendus pour mettre le feu à la forêt amazonienne le 10 août afin de montrer au président Bolsonaro qu’ils prenaient au sérieux son invitation à tirer profit de l’Amazonie. Depuis que les feux en Amazonie ont été décriés sur la scène internationale, les fermiers du Pará nient avoir agi de concert, mais les images satellites montrent une véritable explosion des brasiers, justement le 10 août. Le journaliste qui a publié la nouvelle originale a reçu des menaces.

Avec toute l’attention qu’ont reçue les incendies, Jair Bolsonaro a fini par déployer l’armée, des pompiers et davantage d’agents de la faune au cœur de la forêt, faisant grincer des dents beaucoup de ses supporters. Et leur rendant temporairement la vie plus compliquée.

« À Rondon do Pará, où je vis avec ma femme et mes enfants, toute la ville vit des scieries illégales. C’est 40 000 personnes. Quand les autorités viennent et infligent des amendes, les scieries ferment et toute la ville arrête de respirer. Les gens veulent seulement mettre du pain sur la table. Il n’y a pas d’autres emplois disponibles. »

— Carlos Matias, camionneur

Même s’il défend les bûcherons, Carlos Matias est tout à fait conscient de l’impact environnemental de la déforestation à vitesse grand V. « Si on ouvre le marché pour pouvoir couper plus d’arbres, il faut aussi en planter. Sinon, ce n’est pas bon pour la planète et pas bon pour nous. Il fait déjà tellement chaud ! », dit-il, avant de remonter à bord de son camion vide, mais qu’il ira remplir avant de rentrer chez lui, 230 km plus loin.

Pendant notre séjour, le camionneur est la seule personne qui a accepté de donner le point de vue des bûcherons à La Presse. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé de contacter d’autres acteurs liés à l’industrie et favorables aux politiques de Bolsonaro. Les maires d’Imperatriz et d’Amarante ont refusé de nous donner une entrevue, tout comme des syndicats de mineurs et de bûcherons.

Sonia Guajajara, leader indigène

L’ambassadrice

Il est deux heures du matin quand le convoi composé de trois voitures arrive à Lagoa Quieta, au cœur des terres indigènes Arariboia. Sonia Guajajara n’a pas mis les pieds dans son village depuis plus d’un mois. La dernière fois qu’elle est venue, elle avait invité plusieurs centaines de personnes pour la cérémonie de passage à la puberté de sa fille la plus jeune, Y’Wara, 13 ans. Après, la leader autochtone est partie aux États-Unis pour tenter de contredire le président brésilien Jair Bolsonaro sur toutes les tribunes possibles.

Après que ce dernier eut prononcé un discours aux Nations unies pendant lequel il a dit que les autochtones de son pays ne voulaient plus vivre « comme des hommes des cavernes » et qu’ils étaient favorables à l’exploitation de la forêt amazonienne, Sonia Guajajara a remis les pendules à l’heure.

« [Jair] Bolsonaro est la plus grande menace pour les indigènes du Brésil, mais aussi pour la planète. »

— Sonia Guajajara, première autochtone à poser sa candidature à la vice-présidence du Brésil

Son petit domaine est un mariage du mode de vie traditionnel de son peuple et des installations plus modernes : à côté de la maison principale en béton se dresse un abri en bois avec un toit en feuilles de palmier. À l’intérieur, il y a une cuisinière et un congélateur, mais à l’extérieur, une cuisine traditionnelle avec un four en terre cuite est toujours fonctionnelle. Tout le village est à cette image. Des huttes traditionnelles cohabitent avec un petit abri où l’on peut se connecter au WiFi. Tout le village a l’électricité.

Ce week-end est spécial pour la leader autochtone. L’an dernier, Sonia Guajajara était candidate à la vice-présidence du pays pour le Parti socialisme et liberté (PSOL), et son partenaire électoral, Guilherme Boulos, candidat à la présidence, est en visite dans sa communauté pour la première fois. « Elle m’a beaucoup parlé de sa communauté et de ses inquiétudes, et je veux le voir de mes propres yeux », dit à La Presse le politicien originaire de São Paulo.

La candidature de Sonia était une grande première au pays. Jamais un autochtone n’avait visé un poste aussi haut dans la démocratie brésilienne. Les résultats ont été modestes. Le duo Boulos-Guajajara a reçu tout juste 0,6 % des voix au premier tour – mais Sonia Guajajara ne regrette en rien cette campagne qui a fait d’elle un des visages les plus reconnus du Brésil indigène. « Nous avons pu parler de plusieurs sujets qui auraient été ignorés sinon. Et de tous les groupes marginalisés du pays, que ce soit les femmes, la communauté LGBTQ ou les indigènes », dit-elle fièrement.

Malgré sa défaite, elle est loin d’avoir dit son dernier mot. Elle part pour une grande tournée en Europe où elle tentera de convaincre 12 pays de boycotter les produits en provenance du terroir brésilien.

Son partenaire politique explique la stratégie déployée.

« Le soutien politique de [Jair] Bolsonaro n’arrête pas de fondre. Et ça commence à toucher l’agrobusiness, qui a joué un grand rôle dans son élection. Ces entreprises exportent 80 % de leurs produits. Si des pays boycottent les produits brésiliens parce qu’ils sont en désaccord avec les politiques de Bolsonaro, ça va les frapper dans le portefeuille. Et ils arrêteront de le soutenir. »

— Guilherme Boulos, ex-candidat à la présidence  du Brésil pour le Parti socialisme et liberté

Sonia Guajajara en fait sa mission. Déjà, la France et la Norvège appuient ses efforts. Accompagnée de leaders d’autres communautés indigènes, elle espère maintenant convaincre le Portugal, l’Italie, la Suède, l’Allemagne, la Suisse, la Belgique, la Grande-Bretagne, l’Espagne et le pape à la Cité du Vatican, entre autres, d’emboîter le pas. Au nom de la forêt amazonienne en péril, mais aussi au nom du million d’autochtones du Brésil qui vivent principalement de ses fruits. « On a eu une très bonne réception à New York et on va faire la même chose en Europe. On va sensibiliser les gens aux produits qu’ils achètent. On va parler à des entreprises, aux parlements. On va demander à ces derniers de ne pas ratifier l’entente de libre-échange avec le Mercosur. Le temps presse pour nous. Le programme de Bolsonaro, c’est une tragédie et notre objectif ultime, c’est sa chute. »

Les Guajajara sont fiers de leur ambassadrice. Pendant les quatre jours que dure la visite de Sonia sur la terre indigène, elle reçoit accolade après accolade. On l’encourage, on la remercie. « La disparition de la forêt et l’invasion de nos terres ont eu un grand impact psychologique chez les indigènes du Brésil. Notre groupe gère mieux les changements que d’autres communautés. On est extravertis, on aime dialoguer et on aime faire la fête, ça nous permet de garder le cap », dit celle qui a la réputation de ne dormir que trois heures par jour.

Parler d’une seule voix

Le lendemain, autour de la table, Sonia Guajajara, Guilherme Boulos et le militant Giovane Lima s’entendent pour mettre sur pied un mouvement de contestation national qui ralliera certes les militants de gauche des grandes villes, les groupes indigènes, les mouvements paysans qu’ils représentent respectivement, mais aussi les avocats, les enseignants, les syndicats, la communauté LGBTQ. Un mouvement qui sera renforcé avec la libération par la justice, hier, de l’ancien président Lula da Silva, emprisonné depuis le 7 avril 2018.

« Nous devons mettre de côté nos causes respectives pour parler d’une seule voix. La contestation ne doit pas porter le sceau d’un seul parti », dit Guilherme Boulos, en notant que le mouvement doit se mettre en branle en novembre pour culminer en janvier et février.

Janvier et février au Brésil, c’est l’été. C’est le temps des vacances, c’est le temps du carnaval et c’est le temps de descendre dans la rue.

« On ne peut pas attendre, sinon, il ne restera plus de forêt ni de démocratie à protéger en 2022 », conclut Sonia Guajajara.

— Avec la collaboration de Serge Boire

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.