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Mais où est donc l’interculturalisme ?

Pour la durée de la campagne électorale, l’étudiant au doctorat en science politique Félix Mathieu entretiendra chaque samedi une correspondance intergénérationnelle avec le professeur Gérard Bouchard (écran suivant).

L’interculturalisme est débattu à l’Assemblée nationale depuis plus de 30 ans. Tous les partis politiques qui y sont représentés se sont prononcés en faveur de ce modèle québécois de gestion de la diversité. Il serait important que les quatre principaux partis politiques s’engagent à adopter rapidement une loi ou politique officielle de l’interculturalisme.

Faisant écho au « pari du pluralisme » du ministre Gérald Godin, penseur avant-gardiste, le député péquiste André Boulerice interpelle ses collègues de l’Assemblée nationale le 2 décembre 1987. Il veut que l’État mette en œuvre une forme d’interculturalisme au Québec. Cela permettrait, selon lui, une saine rencontre entre la société d’accueil et la diversité issue de l’immigration, partout sur le territoire québécois.

À peu près au même moment, on observe dans les discours et les écrits québécois l’émergence d’un consensus autour des vertus de l’interculturalisme.

Un modèle équilibré qui rejette à la fois la rigidité d’une assimilation à la française, l’insensibilité face à la culture fondatrice d’un melting pot à l’américaine, ainsi que le relativisme et l’accent mis sur l’ethnicité d’un multiculturalisme à la canadienne. L’interculturalisme mise également sur l’importance de la participation à la vie publique commune, en français, comme condition à l’intégration.

Depuis 1987, une observation minutieuse des travaux menés à l’Assemblée nationale montre que seules 13 des 231 interventions dans lesquelles le terme « interculturalisme » est prononcé sont clairement défavorables à son endroit. Dans 63 % du temps, elles y sont clairement favorables. Pour le reste, elles sont neutres ou ambiguës.

Depuis que le rapport Bouchard-Taylor (2008) a recommandé l’adoption d’une politique de l’interculturalisme, le Parti québécois (PQ) s’est distancié de l’interculturalisme au profit des concepts de « convergence » puis de « concordance culturelle ». On comprend naturellement que l’idée est d’insister davantage sur la culture francophone majoritaire, laquelle, il ne faut pas l’oublier, demeure une minorité ou nation fragile à l’échelle de la fédération et du continent.

Convergence culturelle

Or, d’une part, il faudrait rappeler au PQ qu’une des vocations de l’interculturalisme consiste justement à consolider les fondements culturels et institutionnels de la majorité, sans toutefois manquer aux devoirs d’hospitalité et de reconnaissance à l’endroit des minorités ethnoculturelles. D’autre part, c’est Gérald Godin qui associait initialement le projet interculturel à une forme de convergence culturelle. Ce ne sont pas des idées incompatibles !

Depuis 2015, le PQ accorde néanmoins un appui timide à l’interculturalisme. On assiste alors à un véritable élan, où la Coalition avenir Québec (CAQ), et en particulier le député Simon Jolin-Barrette, somme le gouvernement libéral d’adopter une « loi sur l’interculturalisme ». Québec solidaire a pour sa part toujours été favorable à ce projet.

Du rapport Bouchard-Taylor jusqu’au débat sur la charte des valeurs, le Parti libéral du Québec (PLQ) est demeuré timide sur la question. Cependant, depuis les élections de 2014, il promet de doter le Québec de son propre modèle interculturel, répondant à l’appel du premier ministre libéral Robert Bourassa (en 1971 !) voulant que le Québec rejette les principes du multiculturalisme mis de l’avant par le gouvernement de Trudeau l’Ancien. En 2017, le gouvernement réitère que « le Québec entend présenter une politique officielle sur l’interculturalisme ».

Alors qu’il est plus que probable que ladite politique soit déjà écrite, et ce, depuis un bon moment, les libéraux ont manqué à leur devoir.

L’interculturalisme n’est pas qu’une idée abstraite et inconséquente. Sur le plan symbolique, il doit participer à nourrir un imaginaire collectif, une trame narrative pour qu’on se représente avec dignité et grandeur le dynamisme d’un vivre-ensemble bien québécois. Sur le plan pratique, il doit fortifier l’architecture institutionnelle d’une culture publique commune. Il doit être « l’épine dorsale » d’un pluralisme adapté au défi québécois.

Mais où est donc l’interculturalisme ? Sans doute, à court terme, le PLQ est le principal responsable de cette carence. En la matière, le parti de Philippe Couillard a été beaucoup trop frileux, lui qui a pourtant fait campagne en 2014 en rejetant la charte des valeurs et en promouvant la reconnaissance de la diversité.

Il est fondamental que les Jolin-Barrette et compagnie ne soient pas les seuls à croire à l’importance pour le Québec de se doter officiellement de l’interculturalisme. Les leaders politiques, et en particulier la ou le ministre responsable du dossier, devront y adhérer sérieusement. Enfin, il serait important qu’une politique officielle de l’interculturalisme ne soit pas subordonnée aux seuls impératifs économiques, ni à leur corollaire, c’est-à-dire une compréhension utilitariste de l’immigration et de la diversité.

On peut faire mieux.

Note : les informations présentées dans ce texte proviennent d’une recherche que je mène conjointement avec Guillaume Lamy.

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