mouvement des « gilets jaunes »

Décembre 2018

« On a l’impression qu’il se passe quelque chose de grave. »

À l’autre bout du fil, à Paris, ma collègue Catherine Roig, 55 ans, journaliste depuis toujours dans différentes grandes publications françaises, est inquiète de ce qui se passe dans sa ville, dans son pays.

Inquiète et choquée par la violence des manifestations des « gilets jaunes » qui ont déferlé sur Paris le week-end dernier surtout, mais aussi sur le reste de la France depuis plusieurs semaines.

Outrée que durant les derniers jours on se soit attaqué aux « symboles de la République », notamment par ces manifestants qui ont tagué, vandalisé, brisé une de ses statues pour ensuite trôner sur le toit de l’Arc de Triomphe, où la tombe du Soldat inconnu a dû être protégée contre la dérive. « Ça, ça fait peur. »

Mais elle est tout aussi furieuse contre le gouvernement d’Emmanuel Macron, son silence, l’attitude de ce président qui ne fait pas preuve de compassion pour tous ces Français qui sont exaspérés par la baisse continue de leur pouvoir d’achat et se révoltent depuis plusieurs semaines, vêtus du gilet jaune fluo que tous les automobilistes doivent porter quand leur voiture est en panne ou lors d’un accident. 

Parce que le mouvement a commencé là, chez les automobilistes des régions, loin des quartiers chics ou branchés parisiens qui se parcourent à pied ou à vélo, voire en métro. Heurtés par une hausse du prix du carburant trop dure pour leurs portefeuilles déjà à sec, ils ont dit non.

Et leur colère s’est propagée chez les retraités, les travailleurs, les agriculteurs, cette classe moyenne qui n’a jamais retrouvé les revenus dont elle disposait avant les transformations économiques du passage à l’euro, le 1er janvier 2002, avant la crise bancaire de 2008…

Dans l’Hexagone, on dit souvent qu’on stoppe les crises financières en renflouant es banques, mais jamais les Français.

Cette révolte, elle touche des gens qui ont des difficultés financières réelles. « Ma sœur a travaillé au SMIC [salaire minimum] toute sa vie, raconte Catherine Roig. Ça, ça donne une retraite de moins de 1000 euros par mois [18 000 $ par an environ]. Si on la réduit, elle fait quoi pour manger ? À 70 ans, elle ne va quand même pas aller chercher un petit boulot en plus… » 

 « Il y a une réelle paupérisation, ajoute la journaliste. Il y avait des réformes à faire il y a 20 ans, on ne les a pas faites. Aujourd’hui, on ne peut pas les imposer de manière brutale. »

Pierre Hivernat, un autre journaliste, éditeur d’Alimentation générale, ancien de Libération, me rappelle que le tiers des agriculteurs gagne moins de 350 euros par mois, soit même pas 7000 $ par année. « Les gens n’arrivent plus à suivre. »

Le vrai drame, dit-il, ne se passe pas devant les caméras aux Champs-Élysées, mais dans le quotidien d’une France hors murs qui s’ajuste mal à la désindustrialisation et à la révolution numérique et qui est laissée à elle-même, dépourvue de véhicules politiques pour encadrer le changement.

Les partis et les syndicats ne jouent plus ce rôle.

Les partis d’extrême gauche et d’extrême droite sont présents, mais cela laisse un centre, écœuré de sa vie, exaspéré, qui se retrouve sans voix démocratique dans des débats nécessaires.

D’où l’anarchie des gilets jaunes qui n’ont pas de porte-parole, pas de leadership. Mais qui s’expriment furieusement.

À cet égard, ce mouvement est fort différent de la révolte étudiante québécoise bien balisée de 2012 et ressemble plus aux soulèvements français de Mai 1968. Mais encore là, les comparaisons sont boiteuses.

Il y a 50 ans, c’était un groupe bien précis qui jetait les pavés : les étudiants, les jeunes, au départ parisiens…

Chez les gilets jaunes, on retrouve des gens de partout en France, des jeunes, des plus vieux, des retraités, de jeunes parents, des fermiers, des livreurs… 

« On est les spécialistes des manifs, quand même », dit Hivernat, relatant comment à travers les années les Français sont descendus dans la rue pour s’exprimer sur tout. Autant le mariage de conjoints du même sexe que le programme de rigueur budgétaire d’Alain Juppé en 1995.

« Mais ça, comme ça, on n’a jamais vu ça. C’est inédit. D’ailleurs, la police ne sait pas faire… »

Parce que même si les Français manifestent beaucoup, c’est généralement mobilisé puis organisé et structuré surtout par des organismes syndicaux qui ont leurs propres services d’ordre.

Là, avec les gilets jaunes, du moindre blocage de route aux débrayages étudiants, en passant par les affrontements du week-end, tout est décousu, avec tout ce que cela comporte d’infiltration par des vandales et d’autres « casseurs » dont on ne sait jamais trop les objectifs… Discréditation, destruction pour la destruction…

Les blessés sont nombreux. Les dégâts matériels, immenses. Dans bien des quartiers, le sentiment de sécurité a été ébranlé.

« On est tous inquiets, vachement secoués », dit Pierre Hivernat.

Par la violence. Par ce que cela signifie pour l’avenir. Le populisme est partout, du Brésil à la Hongrie en passant par l’Italie, les États-Unis de Trump. Arrivera-t-il ainsi en France ?

« Je ne sais pas ce qui va se passer, répond-il. Le ras-le-bol est si généralisé. Ma crainte, c’est que peu importe ce que le gouvernement décide d’annoncer maintenant, ça n’arrêtera pas la crise. Le mouvement s’emballe. Et on ne voit juste pas ce qui peut l’éteindre. »

REVUE DE L’ANNÉE 2018

Marie-Claude Lortie sera présente, aux côtés de nombreux chroniqueurs et journalistes de La Presse comme Philippe Cantin, Nathalie Petrowski, Francis Vailles et Yves Boisvert, lors d’une soirée spéciale qui présentera les coulisses des grands reportages qui ont marqué l’année 2018. Directeurs de l’information, photographes et artisans qui créent chaque jour La Presse+ seront également dans la salle avec vous, pour échanger sur leur métier et répondre à vos questions. La rencontre aura lieu au MTELUS, à Montréal, le jeudi 6 décembre à 19 h 30.

Macron cherche une sortie de crise

Le gouvernement français était engagé hier soir dans une course contre la montre pour tenter d’apaiser la colère des « gilets jaunes » et envisageait un « geste fort » pour prévenir une nouvelle flambée de violences, deux jours après les sidérantes images d’émeutes en plein Paris. Une réunion de crise s’est tenue en fin de journée à l’Élysée en présence du tandem exécutif, président et premier ministre, et de plusieurs ministres. La réunion a « permis d’échanger sur les réponses à apporter aux mobilisations en cours », a rapporté l’Élysée, laissant augurer des annonces imminentes. Plusieurs responsables politiques, de l’opposition comme de la majorité présidentielle, ont appelé le gouvernement à reporter la hausse des taxes sur le carburant programmée dès le 1er janvier, revendication phare des protestataires. Des appels à une quatrième journée d’action nationale samedi prochain commencent à fleurir sur l’internet et une fronde lycéenne a commencé à prendre de l’ampleur hier. — Agence France-Presse

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