Projections de Ma guerre aux RIDM 

Combattre l’EI… et en revenir

Il y a Wali, ancien tireur d’élite du 22e régiment, Hanna, une Canadienne en rupture de ban avec sa famille, Thierry, un Français qui ne se voit pas ailleurs que sur une ligne de front et Rebaz, un ex-militaire américain à la recherche son âme qui s’est égarée quelque part en Irak…

Quatre personnages, autant de raisons de s’enrôler auprès des combattants kurdes engagés dans une guerre sans merci contre le groupe armé État islamique, en Irak et en Syrie. Dans Ma guerre, le documentariste québécois Julien Fréchette braque la caméra sur leur réalité, depuis les préparatifs du départ jusqu’au retour au bercail.

Qu’est-ce qui les a amenés à quitter leur confort pour s’engager dans un conflit aussi lointain ? Quelles motivations les animent ? Une fois au bout du monde, y trouvent-ils leur compte ? Quels sont leurs accomplissements ? Leurs désillusions ?

Julien Fréchette s’intéresse depuis longtemps au peuple kurde et à sa quête d’autonomie. Il y a quatre ans, la chute de la deuxième ville irakienne, Mossoul, aux mains de l’EI propulse ce peuple sans pays au premier plan de l’actualité. Les Kurdes sont les premiers à tenter de stopper la progression du drapeau noir des djihadistes en Irak et en Syrie. Tout à coup, les médias internationaux s’intéressent à ce peuple de 35 millions de personnes réparties entre quatre pays.

C’est lors du tournage d’un documentaire pour RDI, Le Kurdistan de gré ou de force, que Julien Fréchette croise pour la première fois un Canadien ayant rejoint les peshmergas, combattants kurdes irakiens. Avec le temps, le phénomène prend de l’ampleur, faisant en quelque sorte écho au recrutement de jeunes Occidentaux auprès des djihadistes de l’EI.

Un conflit suivi à travers quatre points de vue

Le documentariste finit par convaincre deux Canadiens, Hanna Bohman et Wali, de lui permettre de les suivre dans leur aventure. Hanna Bohman s’en allait rejoindre une unité féminine des YPG, les combattants kurdes en Syrie. Wali, lui, allait être déployé dans la région de la ville pétrolière de Kirkouk, en Irak. C’est là qu’il rencontrera Thierry et Rebaz. Tous les quatre sont engagés dans la même guerre. Mais chacun d’eux mène aussi, à travers son engagement, sa propre guerre personnelle – d’où le titre du film.

Le documentaire s’ouvre sur une scène de funérailles : celles de William Savage, dont le chemin avait croisé celui d’Hanna Bohman au Kurdistan syrien. Façon de nous rappeler que les combattants étrangers engagés contre l’EI n’allaient pas dans une colonie de vacances. En réalité, sur un millier de combattants étrangers, une trentaine périront, surtout au Kurdistan syrien.

Rappel important, car les dangers inhérents à leur mission ne sont pas toujours perceptibles au quotidien. Sur le terrain, la guerre, c’est surtout une interminable attente, doublée de confusion.

Qu’est-ce qui a donc poussé les quatre protagonistes de Ma guerre à prendre les armes avec les Kurdes ? Il n’y a pas une seule réponse pour tous, et il n’y a pas non plus une seule réponse pour expliquer la décision de chacun d’entre eux.

Ils ont tous voulu combattre l’EI et ils ont tous développé des liens forts avec les Kurdes, souligne Julien Fréchette, qui les a rejoints à deux reprises au front. Au-delà de ces raisons partagées, les objectifs varient.

« Je cherche à devenir une meilleure personne », confie Rebaz, un Américain de l’Alaska qui ne semble pas s’être remis de son engagement militaire en Irak.

Thierry, lui, se voit comme un « esprit libre » qui préfère le rôle d’acteur à celui d’observateur. « La vie, ici, me convient, c’est celle que j’ai vécue pratiquement toute ma vie. »

Wali, lui, explique qu’il se sent « compétent » dans ce rôle de guerrier, auquel il ajoute celui de photographe. « L’arme à droite, l’appareil photo à gauche », résume-t-il.

Des personnages complexes

Le personnage le plus troublant du documentaire reste Hanna, quadragénaire qui aura passé deux longs séjours avec les soldates kurdes, dont plusieurs seront tuées au fil des combats. À mesure que la guerre lui ravit des amies, elle se durcit, au point de ne plus voir ses ennemis comme des êtres humains. « Je tire sur de la merde », résume-t-elle, dans une déclaration à donner froid dans le dos. Après des mois à vivre en tenue de camouflage dans la poussière, elle se demande si elle trouvera une mission aussi « gratifiante » de retour au pays.

Besoin d’action ? Recherche d’un sens à sa vie ? Opération de fuite ? Impossible de résumer Hanna et les autres en une seule phrase, convient Julien Fréchette.

Dans une des dernières scènes du documentaire, la brigade de Wali attend alors que les troupes irakiennes, soutenues par l’aviation de la coalition internationale anti-EI, s’apprêtent à reprendre Mossoul.

Les recrues occidentales témoignent avec dépit de leur désenchantement. « J’aurais aimé faire la différence, me sentir utile », laisse tomber un combattant, avant de se demander s’il n’a pas surtout servi d’outils de propagande et de financement aux peshmergas.

Groupe marginal au sein d’une armée qui a joué un rôle crucial, avant d’être elle aussi marginalisée, les compagnons de route des peshmergas ont vécu leur part de déception. Tout comme les Kurdes eux-mêmes, qui avaient cru que leur contribution à la guerre contre l’EI allait leur apporter le pays auquel ils aspirent. Et qui ont dû une fois de plus abandonner ce rêve.

Ma guerre, un film produit par l’ONF et réalisé par Julien Fréchette, sera projeté samedi à 20 h 30 au Cinéma du Parc et le vendredi 16 novembre à 20 h 30 à la Cinémathèque québécoise.

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