Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées

Des témoignages pour briser ce « silence qui tue »

« Nous n’arrêterons pas de poser des questions. »

Même si la police a déjà mené deux enquêtes et que le directeur des poursuites criminelles et pénales a deux fois décidé de ne pas porter d’accusation, la famille d’une femme crie retrouvée morte à Val-d’Or en 1991 après avoir été battue refuse de jeter l’éponge.

Les proches de Rose-Ann Blackned, originaire de Nemaska, au Québec, ont profité de leur témoignage à l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, hier, pour demander aux commissaires de forcer la réouverture du dossier.

« Tout ce que j’ai toujours voulu, c’est que ma sœur obtienne justice pour que nous puissions faire notre deuil », a expliqué la sœur de la victime, Mary-Ann Blackned, dans le cadre de la première journée d’une semaine d’audiences de la commission d’enquête itinérante à Montréal.

Pour la famille Blackned, il s’agit d’une démarche de la dernière chance.

Silas Blackned, le fils de Rose-Ann, et Mary-Ann et Kirby Blackned, deux de ses frères et sœurs, ont dénoncé dans les larmes ce qu’ils considèrent comme des failles graves dans le système policier et de justice, autant dans leur communauté qu’à l’extérieur.

Ils ont aussi déploré le silence de membres de leur communauté entourant les sévices dont Rose-Ann a été victime durant sa vie. « C’est le silence qui a tué notre sœur, croit Kirby. J’en veux à ma communauté. On voit des choses et on ne le dit pas tout haut. »

Le 16 novembre 1991, le corps de la femme de 24 ans a été découvert en position fœtale, dehors, près d’un motel de Val-d’Or. L’enquête du coroner a démontré que la mère de deux enfants était morte de froid après avoir été battue par deux membres de sa communauté et abandonnée à son sort dans un stationnement. Depuis 26 ans maintenant, la police a les mêmes suspects dans sa ligne de mire.

Deux fois, des enquêteurs ont suggéré au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) de porter des accusations. Deux fois, des procureurs ont indiqué ne pas avoir suffisamment de preuves. La famille n’y comprend rien.

Elle ne comprend pas non plus pourquoi, en 1991, ses parents n’ont pas été invités à identifier le corps de leur propre fille.

Ou pourquoi aucun enquêteur n’a pris contact avec eux dans le cadre de la première enquête, menée dans les années 90. 

Pourquoi il a fallu qu’un journaliste contacte la Sûreté du Québec, en 2016, pour mener à une nouvelle enquête.

Ou comment quelqu’un a pu autoriser, en 1990, le bannissement de Rose-Ann de sa communauté, ce qui l’a forcée à s’exiler à Val-d’Or. Elle venait d’être arrêtée après avoir attaqué, selon son frère, un homme qui l’avait agressée sexuellement.

« On a demandé des documents sur cet événement au chef et au conseil de bande et à la police [de notre communauté]. Ils disent qu’ils n’ont aucune trace, rage Mary-Ann. J’ai perdu confiance dans le système de justice et dans la police, mais je n’ai pas perdu espoir que justice soit rendue. »

Silas croit pour sa part que la Sûreté du Québec a tout fait pour boucler la deuxième enquête avant le début des travaux de l’Enquête nationale.

« Pourquoi ils ont rouvert l’enquête, si c’était pour ne pas déposer d’accusation ? »

— Silas Blackned

« Pourquoi elle nous a quittés ? »

Plus tôt hier, c’est une femme mohawk, Cheryl McDonald, qui a raconté la mort tragique de sa sœur.

Carleen McDonald a disparu en septembre 1988. Le corps de la mère de trois enfants a été découvert par hasard sept semaines plus tard dans une forêt attenante à la réserve d’Akwesasne. Elle s’était suicidée.

« Elle est partie au milieu de la nuit. Je me demande encore pourquoi elle nous a quittés. Pourquoi elle a quitté ses enfants ? Pourquoi elle a quitté nos parents ? »

La maman venait de rompre avec le père de ses enfants. Elle vivait une peine d’amour.

Dans un témoignage empreint d’émotion, Cheryl McDonald a parlé du milieu entaché de violence dans lequel elle a grandi. Elle a aussi parlé des sévices que sa sœur a vécus aux mains de son conjoint.

À un moment, la situation était devenue assez grave pour que les grands-parents prennent les enfants chez eux.

« Ce n’est que dans les semaines avant sa mort qu’elle a vraiment commencé à le dire. Elle m’a même raconté qu’elle avait été hospitalisée parce qu’il l’avait battue. […] Il la contrôlait physiquement et émotionnellement. »

— Cheryl McDonald

Mme McDonald a aussi raconté les pénibles semaines de la disparition de Carleen. « Je sais que des familles attendent de retrouver leur proche depuis des dizaines d’années. Mais durant ces sept semaines, nous ne pouvions plus fonctionner. Mes sœurs perdaient leur emploi parce qu’elles manquaient trop. »

Cheryl McDonald a admis avoir toujours soupçonné que son beau-frère savait que sa sœur allait mettre fin à ses jours et où elle se trouvait pendant ces longues semaines et qu’il n’a rien dit. Il est le dernier à qui Carleen aurait parlé le soir de sa mort.

Plusieurs jours après la découverte du corps, la famille s’est rendue sur les lieux du drame pour découvrir avec effroi que la police de la communauté d’Akwesasne, chargée de l’enquête, avait abandonné sur place la couverture sur laquelle avait été couchée la victime ainsi que sa chevelure entière, qui s’était détachée du squelette.

« Je sais que la police ne reçoit pas beaucoup de financement, mais ils auraient pu demander de l’aide à un autre corps de police ! »

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