FAMILLE

Un coup de pouce aux familles épuisées

Parce que la parentalité n’est pas toujours un long fleuve tranquille, l’organisme Premiers Pas Québec s’est donné pour mission d’épauler des familles épuisées. Isolées. Avant que le vase déborde, des bénévoles offrent à ces parents de souffler un peu. Le temps d’une soirée animée, La Presse a constaté que ce coup de pouce va bien au-delà des tâches du quotidien.

UN DOSSIER D'ISABELLE AUDET

« C’est ça, être deux »

La soirée est douce, et des cris enjoués s’échappent de la ruelle de Montréal. De temps à autre, un ballon rempli d’eau atterrit sur la terrasse au deuxième étage où nous accueille Dominique Gagnon. Sans perdre le fil de la conversation, la mère de famille renvoie le ballon à sa fille et à son fils qui détalent, hilares.

Dans la ruelle, Ruth Rochette échange un regard complice avec Dominique. Depuis un an et demi, un soir par semaine, les deux femmes gèrent ensemble la maisonnée. Ce jumelage offert par l’organisme Premiers Pas Québec permet à la mère de famille monoparentale de s’appuyer sur quelqu’un, enfin. « Ce soir-là, on se partage les tâches, explique Dominique. Ça dilue tellement la charge. Je me dis : “Wow, c’est ça, être deux ?” »

Comme 175 autres familles au Québec l’an dernier, Dominique profite d’un moment de soutien chaque semaine. Avant notre arrivée, Ruth est passée chercher l’aînée, âgée de 6 ans, à l’école, pendant que Dominique passait à la garderie chercher son fils de 4 ans. À la maison, Ruth s’est amusée avec les enfants, ce qui a laissé le champ libre à Dominique pour préparer le souper calmement. Ensuite, Ruth a accompagné les enfants dans la ruelle pour qu’ils puissent dépenser un peu d’énergie avant la routine du coucher.

Dominique n’osait même pas rêver à ce partenariat lorsqu’elle a frappé aux portes de l’organisme en 2017. « Je vis seule avec les enfants, et j’avais vraiment besoin de soutien. Je n’ai pas de famille près de chez moi, mais j’ai un bon réseau d’amis, alors au départ, j’avais lancé un appel en leur disant : “Venez m’aider. Donnez-moi ce que vous pouvez.” Certains ont répondu, mais ça reste que chacun a sa vie. Juste quêter de l’aide, se demander qui on va appeler… c’est de l’énergie ! Et je n’en avais plus, de l’énergie. »

La mère de famille a alors appelé le Centre de référence du Grand Montréal. On l’a orientée vers deux ressources : une maison de répit et l’organisme Premiers Pas Québec. Après avoir discuté avec Dominique de ses besoins, Marie-Claude Richer, alors responsable de la division Premiers Pas Montréal, a compris que Ruth Rochette serait la bénévole tout indiquée pour lui prêter main-forte.

« Dès la première fois où elle est arrivée, on aurait dit qu’elle avait toujours été chez nous. Elle a glissé dans notre vie comme un poisson. »

— Dominique Gagnon

« Je n’avais plus à demander à des amis de revenir chaque semaine. C’était clair que je pouvais me fier à Ruth. On avait tellement besoin de cette stabilité, les enfants et moi ! », confie Dominique.

Le mythe de la superwoman

N’empêche, admettre publiquement qu’on est débordé n’a rien de très valorisant, concède Dominique. Les premiers temps, à la garderie, elle présentait Ruth comme une « amie de la famille » plutôt que comme une bénévole venue l’épauler. « C’était un peu humiliant par rapport à toutes les valeurs que l’on véhicule, ajoute-t-elle. J’ai trouvé ça dur de me dire : “Je ne suis pas capable toute seule. J’ai besoin d’aide.” Mais être une superwoman et pouvoir tout gérer à la perfection… ce n’est pas la réalité. »

Les semaines ont filé, et Dominique a constaté que si elle savait que Ruth venait le mercredi, elle tenait le coup plus facilement les jours avant et après son passage. Une seule soirée d’accompagnement avait des impacts toute la semaine.

« J’ai expliqué aux enfants que Ruth venait pour nous aider. Et là, je me suis rendu compte que c’était un geste d’amour. Je le faisais pour mon bien-être et celui de mes enfants. J’ai compris que ce n’était pas parce que je n’étais pas bonne. Au contraire, je suis bonne pour dépasser mon ego. D’ailleurs, j’adore l’adage qui dit que ça prend tout un village pour élever un enfant. »

Relation délicate

« Je suis moins dépassée aujourd’hui, mais c’est une présence constante, stable, elle est importante pour les enfants et moi. Il y a un attachement qui s’est créé, constate Dominique. Cet été, avec les vacances, ça faisait un certain temps qu’elle n’était pas venue. Quand j’ai dit à ma fille que Ruth s’en venait, elle a dit : “Yé, je le savais qu’elle ne nous abandonnerait pas !” J’ai vu qu’elle avait vraiment besoin de la voir. »

Lorsqu’on lui rapporte cette conversation, Ruth sourit. Le plaisir est partagé.

« J’aime beaucoup être avec les enfants. Je joue à la grand-mère. On a une belle relation qui m’apporte beaucoup. »

— Ruth Rochette

L’éducatrice et enseignante à la retraite ne manque pas de souligner les bons coups de Dominique.

Les deux femmes échangent d’ailleurs régulièrement sur l’éducation des enfants. « Dominique, c’est une très bonne mère », répète Ruth à plusieurs occasions.

C’est sur cette relation de réciprocité que se base d’ailleurs l’offre de l’organisme Premiers Pas.

« Le jumelage ne fonctionnerait pas si c’était : “Prends mes enfants pendant trois heures, ciao, bye.” Il doit y avoir un échange, un partage. »

—  Marie-Claude Richer, directrice de Premiers Pas

Le bénévole agit à titre de partenaire, sans jugement. Et pour que le jumelage soit heureux, les responsables des différentes régions où l’organisme est implanté doivent poser des questions « difficiles ». L’aisance avec des personnes handicapées, l’acceptation de certaines différences… « On n’a pas le choix, si on ne s’informe pas sur les limites de nos bénévoles, tout le monde sera malheureux », souligne Mme Richer.

Bénévoles recherchés

L’organisme Premiers Pas Québec offre de l’aide aux familles qui en demandent, sans tenir compte de critères comme le revenu, la monoparentalité ou le niveau d’éducation. Le seul frein à l’aide apportée : la disponibilité des bénévoles. « Au-delà du financement, notre besoin le plus grand, c’est les bénévoles. Je ne peux pas croire qu’on travaille si fort pour atteindre des gens qui ne voulaient que ça, nous trouver, se questionne Marie-Claude Richer. C’est un “fit” de deux besoins. Ce n’est pas vrai que Dominique ne fait que recevoir et Ruth ne fait que donner. Ruth est allée chercher quelque chose de puissant aussi. C’est cette rencontre-là qui est magique. »

Les bénévoles doivent avoir eux-mêmes eu des enfants et accepter de suivre une formation avant d’être jumelés à une famille. Si, la plupart du temps, la relation s’avère enrichissante pour tous, il arrive que les besoins des parents dépassent ce que l’organisme peut offrir. « Il y a des familles où la DPJ est impliquée, ou encore où plusieurs spécialistes interviennent déjà. Il faut alors se poser la question : est-ce qu’une personne bénévole va aider ? Parfois c’est oui, parfois c’est non », explique Mme Richer. L’organisme soutient aussi ses bénévoles qui se questionnent sur la meilleure attitude à adopter auprès d’une famille en difficulté.

Pour Ruth et Dominique, toutefois, un partenariat sain s’est installé dès le départ. Aujourd’hui, la mère de famille se félicite d’avoir demandé de l’aide lorsque l’épuisement la guettait. « Je trouve que c’est un bel héritage que je laisse à mes enfants : apprendre à aller chercher de l’aide quand on en a besoin. C’est précieux, ça. »

Une complice dans la routine

Les soirs où Ruth Rochette passe à la maison, les enfants de Dominique jubilent. Pour les petits de 6 et 4 ans, Ruth est une partenaire de jeu. Et pour leur mère, elle est désormais une amie.

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