Les lignes horizontales

Tous en chœur

Les imperfectionnistes

Tom Rachman

Grasset, 393 pages

Une lecture baignant dans l’univers de la presse, suggestion de mon attachée de presse, pour une chronique dans La Presse. Avouez que je danse la danse de la cohérence !

Ça s’est lu en Abitibi.

Un roman choral s’étendant sur plusieurs époques, impliquant une pléthore de personnages, et franchement il serait complexe de vous résumer toute l’histoire tellement ça tire dans tous les sens avec toutes sortes d’émotions et de revirements. C’est un roman choral gospel… merci, merci. (Oui, il s’agit ici de ma deuxième blague de roman choral en deux chroniques consécutives, mais si vous me dites que vous n’en pouvez plus de tous ces comiques qui font des gags de roman choral, vous êtes ce qu’on appelle un malcommode.)

Donc, en gros… mais il est curieux d’utiliser le terme « en gros » pour résumer quelque chose, l’équivalent anglais étant in a nutshell, qui signifie « dans une coquille », « dans un petit espace », « en petit », le contraire d’« en gros ». Et quand on résume, on fait une petite version et non une grosse. Je crois donc que les anglophones ont plus de sens avec leur expression. Mais bon, dans les restaurants, les anglophones parlent tout le temps vraiment fort et on le leur pardonne…

Donc, en petit… Un Américain s’installe à Rome dans les années 50 pour fonder un quotidien international. Le destin des personnages passe par le journal à différentes époques.

Aéroport. Je suis distrait. Je ne suis pas un bon lecteur d’aéroport car les comportements des voyageurs m’ont toujours fasciné. Pourquoi tout le monde boit du café ? Pourquoi y a-t-il des Starbucks à toutes les deux portes d’embarquement ? Pourquoi des gens, juste avant de s’envoler, ingurgitent des avant-bras de café quand tous se plaignent d’être incapables de dormir en avion et redoutent les visites aux toilettes durant le vol ?

Lloyd Burko, journaliste ruiné et sur le déclin, utilise son fils, employé au ministère des Affaires étrangères, comme source anonyme pour un scoop, malgré l’interdiction de celui-ci. Anticipons chez cette famille, et pardonnez-moi, un Noël de marde.

Justement, confidence : peu de choses me rendent aussi triste que l’odeur des parfums d’une boutique hors taxes.

Le jeune Wiston Cheung, pigiste au Caire, est complètement manipulé et humilié par un compétiteur, au point où on lui crie après pour qu’il se réveille. J’ai littéralement crié après mon livre. Je ne me souviens pas d’avoir parlé à haute voix à un livre pendant sa lecture. Ça doit être un bon signe pour le livre. Un moins bon pour moi.

Lors de récentes rénovations à l’aéroport Trudeau, l’aménagement des douanes américaines a été modifié, de sorte que leur sortie débouche maintenant au beau milieu de la boutique hors taxes, obligeant les voyageurs à traverser cet épouvantable « wall of smell » de parfums de madame. Je ne parviens pas à penser à un autre endroit où nous sommes si clairement manipulés. Je sais, il y en a plein, mais ça ne pue jamais autant.

Ma lecture n’avance pas. Avec toute ma révolte, je ne cesse d’être rendu à la page 11. C’est plate en crime, dans un livre de 422 pages, être rendu à la page 11. Je crois que c’est la principale raison pour laquelle trop de gens ne lisent pas ; ils ont peur d’être juste rendus à la page 11.

Je gagne du terrain en décollage pour Val-d’Or, réénergisé par le constat que le siège voisin demeurera vacant, ce qui donne toujours lieu à une petite fête dans mon cœur. Arthur Gopal doit rédiger la rubrique nécrologique d’une écrivaine toujours vivante, et la rencontre en lui faisant croire qu’il écrit un « portrait » d’elle. Elle saisit le subterfuge. Pas de petites fêtes dans les cœurs.

Après le deuxième spectacle, nous faisons de nuit le trajet vers la prochaine ville. Je tente de lire dans la voiture. J’avoue devoir déployer un brin de volonté afin de m’investir dans la lecture d’une scène de matinée en terrasse ensoleillée d’un café de Rome en 1957, sur la route noire et pluvieuse qui relie Amos à Rouyn-Noranda en pleine nuit en 2014.

Me suis procuré une petite lampe en plastique conçue exprès pour la lecture nocturne, qu’on accroche à la couverture du livre et qui éclaire les pages. La mienne éclaire tout sauf les pages : ma face, mes culottes, mon impatience… mais je continue à lire dans un état de plaisir ultramodéré, replace ma lampe à chaque phrase et m’interroge un peu sur la vie que je mène.

Hardy Benjamin, de la section Économie, se fait un petit copain qui un soir tente sa chance dans le stand-up comic. Ça se passe très mal et ça vient me chercher aux tripes presque autant que l’odeur des parfums hors taxes.

En intégrant mon expérience de lecture aux personnages du livre, j’ai tenté de faire une chronique chorale. J’espère que vous vous « choralerez » aussi à cette histoire, surtout en Abitibi devant un lac. Parce que quand on se met à parler tout seul à son livre, ça prend de grands espaces…

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