Édith Patenaude

Les couleurs du risque

Édith Patenaude met en scène Titus (de Shakespeare) et Invisibles (de Guillaume Lapierre-Desnoyers), qui prennent l’affiche à une semaine d’intervalle. Ce n’est pas un hasard si les deux œuvres parlent de violence. Portrait d’une femme aussi occupée que préoccupée.

Édith Patenaude est l’une des artistes de théâtre les plus fascinantes du Québec en ce moment. Très demandée, elle ne fait pourtant pas dans la dentelle. Le risque est son credo.

« Faire un geste artistique qui n’est pas risqué, ça ne m’intéresse pas beaucoup. Si je ne fais que flatter le spectateur dans le sens du poil pour le rassurer dans ce qu’il croit être confortable, convenu et bien pensant, ça ne m’intéresse pas. Tout ce que j’ai, c’est la sincérité de ma recherche, l’authenticité de ma réflexion et la rigueur de mon travail. »

Après un automne 2016 marqué par deux mises en scène applaudies par la critique (Mes enfants n’ont pas peur du noir et 1984), ce début d’année accueille deux autres de ses projets : Titus et Invisibles. Les quatre pièces portent un regard différent sur la violence.

« Quand je me suis mise à la mise en scène et à l’écriture, j’ai eu envie de parler de ce qui me bouleverse. J’ai toujours été très affectée par la déresponsabilisation et l’injustice. Je trouve aberrant que ceux qui ont le plus de pouvoir dans notre monde n’aient pas la conscience que leurs gestes et leurs mots ont des conséquences. Pas juste durant leur mandat et pas juste en politique, mais dans la vie intime entre deux êtres humains. »

Inversion des genres

La violence est partout dans Titus, une pièce de jeunesse de Shakespeare qu’elle a décidé d’adapter en donnant les rôles masculins aux femmes et vice-versa. Un geste « un peu radical », avoue-t-elle.

« Le théâtre de répertoire, si on veut qu’il continue d’être en phase avec ce qu’on est, il faut qu’on le transpose. Titus, ce ne sont que des pulsions : vengeance, sexe, violence et pouvoir. Ce sont de gros bébés gâtés qui se chicanent pour leur hochet. L’accumulation de tragédies est tellement grande que c’en est drôle, grotesque. On vit quand même à l’époque de Trump. De telles dérives étaient impensables il y a quelques années. »

Il y a quelques années, 12 exactement, cette jeune femme originaire de la région montréalaise sortait du Conservatoire d’art dramatique de Québec. Il y a 10 ans, elle a formé avec quatre amies Les écornifleuses, une troupe qui sera présente dans Titus avec Marie-Hélène Lalande et Joanie Lehoux. « On avait envie de se gâter avec la réappropriation d’un texte classique, mais il n’y a pas de pièce classique avec de beaux rôles féminins. »

« La façon dont les filles s’approprient le texte et jouissent de la possibilité de porter les personnages renvoie à quelque chose qui ressemble à de l’émancipation. En montant le show, j’étais à la fois bien fâchée et bien joyeuse. Ça se ressent dans le spectacle, je crois. »

— Édith Patenaude

L’équilibre

Édith Patenaude est une artiste engagée. Elle milite pour une présence accrue des femmes sur les planches. Mais son discours n’est jamais inique. À tout moment, sans qu’on le lui demande, elle démontre sa conscience aiguë de son travail… comme de l’univers !

« Je suis quelqu’un d’assez joyeux, mais, si je joue dans des zones troubles, c’est que je réfléchis beaucoup. L’évolution de la pensée et un rapport sensible aux choses m’intéressent le plus. Le théâtre permet ça. J’ai envie que le monde soit plus lumineux et meilleur. »

« J’étais une enfant très consciente des conséquences, poursuit-elle. Je crois ne jamais avoir été insouciante. Adolescente, j’étais jalouse des autres qui semblaient insouciants. Il semblait y avoir là une liberté sauvage qui ne m’était pas accessible. J’ai fait la paix avec ça. Je me suis trouvé des zones de folie qui ne sont pas vides de sens. »

Si vous l’attendez dans l’obscurité, la metteure en scène jouera avec la lumière. Si un texte semble monocorde, elle y mettra de la couleur. Édith Patenaude ne tend pas un plat miroir ; elle préfère une plus large palette.

« Les couleurs ont une valeur symbolique, mais créent aussi des sensations. Cela a un impact émotif, nous met dans un état. C’est une passion pour moi. Avec les couleurs, on peut mettre la beauté et la laideur en équilibre. »

— Édith Patenaude

Abstrait et concret

On pourrait l’imaginer dans sa tête constamment, mais Édith Patenaude s’habille en vêtements de jogging pour « se rouler par terre » avec ses acteurs. Elle aime la poésie, mais, au théâtre, tout doit aboutir dans le corps.

« Mettre des mots bout à bout permet d’élargir le territoire ou de le délimiter, mais je me méfie aussi de ça parce que ça trace une nouvelle ligne. C’est inévitable qu’il y ait des lignes, sinon on reste dans le flou. J’aime l’abstraction, mais ça reste un contrepoids au concret. La poésie doit être habitée dans nos corps. »

C’est particulièrement vrai dans son autre projet, Invisibles. La pièce, qui décrit les besoins d’émancipation d’une jeune fille se retrouvant dans une situation violente, a une valeur poétique avec un propos réaliste.

« Il y a des tonnes de femmes invisibilisées dans nos rues. Le texte s’adresse souvent directement au public. Ça représente de beaux défis de mise en scène. Envers ces femmes, on doit éprouver de l’empathie sans tomber dans la pitié. Le respect est important. »

— Édith Patenaude

Édith Patenaude se dit d’ailleurs reconnaissante des « gens formidables » avec qui elle travaille, autant que des membres de sa famille. « Je dessinais beaucoup avec mes sœurs et mon désir de faire de la mise en scène vient de cette obsession de l’aménagement partagée avec ma mère. C’est direct dans mes veines. »

Sa famille théâtrale l’occupe désormais pleinement. « Je travaille fort, mais je ne veux pas magnifier le surmenage et l’excès de travail. »

En l’écoutant parler si longuement et lucidement, un autre mot apparaît pour décrire sa passion du mot juste et du monde équitable. Elle le cite d’ailleurs à propos… des autres !

« Il y a rien que j’admire plus que la bonté. Je trouve ça magnifique et profondément sexy. Ça m’émeut et ça me bouleverse. L’humilité aussi. Ce sont de grandes qualités invisibles. Je vais dans les zones troubles pour essayer de réparer un peu, placer les gens face aux extrêmes pour trouver un équilibre. Tout est recherche d’équilibre. »

Titus est présenté au Prospero du 13 au 24 février ; Invisibles est présenté à La Petite Licorne du 19 février au 16 mars.

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