Opinion Sylvain Charlebois

Entre la moutarde et le ketchup

La riposte canadienne envers les tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium n’a pas tardé. À partir du 1er juillet, le Canada entend imposer des tarifs sur de nombreux produits provenant des États-Unis, dont plusieurs denrées alimentaires. Pour l’instant, il n’y a pas de quoi s’inquiéter, mais si le conflit persiste, les choses pourraient drôlement se compliquer.

C’est la guerre entre les États-Unis et le reste du monde. La semaine dernière, Washington a décidé d’imposer des tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium provenant de plusieurs pays, dont le Canada. La riposte, bien sûr, n’a pas tardé. Le Canada a publié une liste de 84 produits différents qui seront assujettis à une taxe de 10 % aux douanes à partir du 1er juillet si rien ne change. De ces produits, 23 font partie du groupe agroalimentaire. 

La liste des produits américains assujettis à ces tarifs douaniers regroupe entre autres la pizza, le sirop d’érable, les oranges, le yogourt, le chocolat, la quiche, la confiture de fraises, le ketchup et la moutarde. Les guerres commerciales récompensent rarement les consommateurs, encore moins lorsque le secteur agroalimentaire se trouve dans la ligne de mire.

Habituellement, une guerre commerciale qui touche l’agriculture et l’alimentation compromet la sécurité alimentaire d’une nation.

Dans le but d’affaiblir une population, l’imposition d’embargos et de tarifs douaniers sur les produits alimentaires représente une arme de choix. L’histoire de l’humanité nous l’a démontré à plusieurs reprises. La plupart du temps, le pays instigateur pénalise ses propres citoyens en laissant l’inflation alimentaire exploser en raison de restrictions douanières.

Or, en analysant la liste publiée par Ottawa, l’approche est visiblement calculée, bien ciblée et surtout stratégique. D’abord, le Canada importe annuellement pour environ 25 milliards de dollars de produits agroalimentaires des États-Unis. Parmi les catégories les plus populaires, notons les fruits, légumes, noix et mets préparés. Outre les oranges, aucun des aliments annoncés ne fait partie des catégories dont le volume d’importation est le plus élevé. Alors il devient peu probable que ces mesures affectent les consommateurs.

De plus, un tarif douanier n’a pas le même effet une fois que l’article atteint le magasin. Dans le cas qui nous interpelle, une taxe de 10 % aux douanes représenterait une augmentation d’environ 2 % à 3 % sur le prix de détail.

Les forces de distribution sont telles que les taxes douanières se feront absorber à travers la chaîne d’approvisionnement. Donc l’impact des mesures d’Ottawa sera limité.

Fait intéressant, dans la majorité des cas, il existe un produit canadien concurrentiel offrant un substitut aux consommateurs qui veulent bouder la marchandise américaine pour une raison ou une autre. Pour le ketchup, le sirop d’érable, le yogourt canadiens, il y a de fortes chances que la concurrence sera amoindrie.

Des modèles à repenser

Si le conflit perdure un certain temps, ces mesures pourraient encourager certaines filières à repenser leur modèle d’affaires. Pour la moutarde, par exemple, peu de Canadiens savent que le pays est l’un des grands exportateurs de graines de moutarde, et le client le plus important demeure les États-Unis. Nous leur vendons notre moutarde, seulement pour la racheter dans une bouteille, 20 fois le prix. Les nouvelles mesures d’Ottawa inciteront peut-être la filière à se réorganiser et à transformer une quantité plus importante de moutarde au pays. Encore faut-il que le conflit prenne plus d’ampleur et se poursuive pendant plusieurs mois. Évidemment, peu souhaitent ce scénario, mais il risque fort de se produire.

En effet, si cette guerre persiste, tout le monde y goûtera. Mais puisque l’économie américaine représente 10 fois notre propre économie, le Canada pourrait payer le gros prix. Certains se souviendront de la crise de la vache folle en 2003. Du jour au lendemain, en utilisant le prétexte de la salubrité et des risques inhérents d’une maladie très rare (Creutzfeldt-Jakob, la variante humaine de la vache folle), les États-Unis et 34 autres pays avaient fermé leurs frontières au bœuf canadien. La crise a duré plus de deux ans et a coûté au-delà de 7 milliards de dollars. Des milliers de fermes avaient alors disparu. Pour le secteur agroalimentaire, des tensions transfrontalières peuvent avoir des répercussions très graves en un rien de temps. Pour l’instant, seuls des tarifs s’ajoutent, mais la situation pourrait se compliquer.

Outre la nourriture, le gouvernement Trudeau a aussi décidé d’ajouter le papier de toilette à sa liste de produits tarifés aux douanes. Beau message à nos amis américains.

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