Du G7 au Sommet Kim-Trump

Après avoir torpillé l’accord du Sommet du G7, Donald Trump s’apprête à affronter un nouveau test de sa stratégie diplomatique : sa rencontre historique avec le leader nord-coréen Kim Jong-un.

Décryptage

La doctrine Trump

New York — Les adversaires des États-Unis d’abord, leurs « soi-disant alliés » ensuite, très loin derrière. Voilà comment pourrait être redéfinie la doctrine de Donald Trump en matière de politique étrangère à la lumière des événements extraordinaires des derniers jours.

Commençons par la Chine. Jeudi dernier, l’administration Trump a littéralement sauvé la vie du groupe de télécommunications ZTE en levant les lourdes sanctions qui pesaient contre lui pour avoir violé les embargos sur l’Iran et la Corée du Nord. Pour autant, le géant chinois représente toujours un danger pour la sécurité nationale des États-Unis, selon des élus démocrates et républicains du Congrès. Ceux-ci reprochent à l’administration Trump d’avoir donné à ZTE le feu vert pour non seulement espionner les citoyens américains, mais également vendre la technologie américaine à la Corée du Nord et à l’Iran.

« Je peux vous assurer à 100 % que ZTE représente une bien plus grande menace pour la sécurité nationale que l’acier de l’Argentine ou de l’Europe », a dénoncé dans un tweet le sénateur républicain de Floride Marco Rubio. « Très mauvais accord. »

La sécurité nationale est évidemment l’argument que l’administration Trump a invoqué pour justifier sa décision d’imposer des tarifs sur l’acier et l’aluminium importés du Canada, du Mexique et de l’Europe. Dans le dossier ZTE, Donald Trump aurait répondu à une demande express de son homologue chinois Xi Jinping. Qu’obtiendra-t-il en retour ? Ça reste à voir. En attendant, les critiques du président américain lui reprochent d’avoir abandonné trop facilement un levier de négociation.

La question du retour de la Russie au G7

Si le dossier ZTE a révélé des divisions entre la Maison-Blanche et le Congrès, la question du retour de la Russie au Sommet du G7 a mis au jour des différences au sein même de l’administration Trump. À La Malbaie, le président américain a prié ses « soi-disant alliés » de réintégrer au sein du club sélect le pays de Vladimir Poutine, qui en a été exclu à la suite de l’annexion de la Crimée.

« Je pense que ce serait bon pour la Russie. Je pense que ce serait bon pour les États-Unis. Je pense que ce serait bon pour tous les pays du G7 actuel. »

— Le président Donald Trump, hier, lors d’une conférence de presse

Exactement deux jours auparavant, lors d’un colloque en Normandie, le directeur du Renseignement national américain, Dan Coats, a tenu ces propos au sujet de l’annexion de la Crimée, de l’interférence russe dans les élections aux États-Unis et en Europe et de l’empoisonnement d’un ancien espion russe au Royaume-Uni : « Ces actions russes sont préméditées et ciblées et elles représentent une offensive tous azimuts de Vladimir Poutine contre l’État de droit, les idéaux occidentaux et les normes démocratiques. Ses actions démontrent qu’il cherche à semer les divisions au sein de l’Occident et entre ceux qui adhèrent aux normes démocratiques. »

Donald Trump donne parfois l’impression de poursuivre le même objectif. Selon le Washington Post, il utilise souvent en privé l’expression « soi-disant alliés » pour parler des alliés traditionnels des États-Unis, dont le Canada, l’Allemagne et la France, qui profitent indûment de son pays, selon lui. À bord d’Air Force One, samedi soir, il s’est livré à des attaques personnelles sans précédent à l’endroit de Justin Trudeau, le traitant de « très malhonnête et faible ». Son principal conseiller économique, Larry Kudlow, en a remis une couche hier matin sur CNN en affirmant que le premier ministre canadien avait « poignardé dans le dos » les États-Unis.

« Il y a une place spéciale en enfer pour tout dirigeant étranger qui fait preuve de mauvaise foi diplomatique à l’égard du président Donald J. Trump », a renchéri Peter Navarro, autre conseiller économique du président américain, sur Fox News.

Sommet avec Kim Jong-un

Ces invectives contrastent avec le langage fleuri que tient désormais Donald Trump à propos de Kim Jong-un. Récemment, le président américain a utilisé les termes « très ouvert » et « très honorable » pour qualifier le dictateur d’un régime qui fait assassiner ses proches et qui menaçait il y a moins de six mois de larguer des bombes nucléaires sur les États-Unis. Toujours à bord d’Air Force One, samedi soir, il a adopté un ton enthousiaste à la veille de son sommet avec le dirigeant nord-coréen.

« Ce sera certainement une journée excitante et je sais que Kim Jong-un travaillera fort pour réussir ce qui n’a jamais été fait avant, c’est-à-dire créer la paix et la prospérité pour son pays. »

— Le président Donald Trump, sur Twitter

Après le fiasco du G7, Donald Trump voudra sans doute s’assurer que son sommet avec Kim Jong-un sera une réussite, quitte à mettre de l’eau dans son vin. Il en a d’ailleurs déjà mis pas mal, ayant laissé tomber sa demande d’un démantèlement de l’arsenal nucléaire nord-coréen « sur une très courte période » et abandonné l’idée de continuer à appliquer une « pression maximale » sur la Corée du Nord en matière de sanctions économiques pendant les négociations. De quoi rendre jaloux ses partenaires du G7.

Et si le sommet n’accouche pas des résultats souhaités, Donald Trump pourra toujours blâmer le Canada, son « soi-disant allié ».

Sommet Kim-Trump

Rencontre riche en inconnues à Singapour

Le président des États-Unis Donald Trump et le dictateur nord-coréen Kim Jong-un sont arrivés hier à Singapour en vue du sommet qui se tiendra demain matin à Singapour (ce soir, heure de Montréal). La rencontre entre les deux dirigeants crée beaucoup d’attentes. La complexité du dossier de la dénucléarisation rend cependant improbable une résolution rapide du conflit entre les deux pays, préviennent les analystes.

Dans quel contexte survient le sommet en question ?

La rencontre entre le président des États-Unis et le dirigeant nord-coréen, une première historique entre les deux pays, est l’aboutissement d’une surprenante série de revirements. Après avoir multiplié les déclarations hostiles pendant près d’un an, Washington et Pyongyang ont baissé le ton dans les derniers mois avec l’aide du président de Corée du Sud, Moon Jae-in, qui a profité de la tenue des Jeux olympiques à PyeongChang pour amorcer un surprenant rapprochement diplomatique avec son homologue du nord. 

Jouant les médiateurs, le chef d’État sud-coréen est intervenu il y a quelques semaines pour sauver le sommet après une nouvelle flambée de tension entre les deux pays découlant de commentaires du conseiller américain à la sécurité nationale John Bolton, un faucon qui préconise la ligne dure pour parvenir à la dénucléarisation de la Corée du Nord. Le secrétaire d’État Mike Pompeo a multiplié les rencontres pour préparer la voie au face à face entre les deux hommes.

Faut-il s’attendre à des avancées majeures ?

Les États-Unis ont longtemps maintenu que la normalisation des relations avec la Corée du Nord ne pouvait passer que par la fin du programme nucléaire du pays, en faisant une condition sine qua non de toute rencontre au sommet. En allant de l’avant avec la rencontre, l’administration de Donald Trump semble s’être finalement résignée à adopter une approche étapiste, se réjouit Joseph Cirincione, de la Fondation Ploughshares. « Le président laissait entendre qu’il irait au sommet et reviendrait avec les missiles de Kim Jong-un dans la soute d’Air Force One. Mais c’était clair que ça ne se passerait jamais de cette façon », souligne cet expert. Dans les jours précédant la rencontre, le chef d’État américain a semblé vouloir réduire les attentes en avançant l’idée que le sommet pourrait représenter à ce stade-ci une occasion pour les deux dirigeants d’« apprendre à se connaître ». « Un sommet ne permettra pas de régler un problème nucléaire datant de plusieurs décennies », prévient dans la même veine Daryl Kimball, de l’Arms Control Association, organisation américaine luttant contre la prolifération nucléaire.

La question de la dénucléarisation peut-elle faire dérailler le sommet ?

Le régime nord-coréen mise depuis des années sur le développement de son arsenal nucléaire et de missiles à longue portée pour dissuader les États-Unis et leurs alliés de s’en prendre à lui. Kim Jong-un se dit aujourd’hui ouvert à la dénucléarisation de la péninsule coréenne, mais ne définit pas exactement ce qu’il entend par ce terme, alors que l’administration américaine souhaite obtenir à terme un démantèlement complet de son arsenal, relève Jean-François Bélanger, qui étudie les questions de prolifération nucléaire au sein du Centre d’études sur la paix et la sécurité internationale, à l’Université McGill. Il pense que Pyongyang souhaite en fait être reconnu comme une puissance nucléaire et que les « discussions ne dureront pas longtemps » si les Américains arrivent à la table en demandant carrément la destruction de l’arsenal nord-coréen et de ses infrastructures de recherche.

Quels sont les points d’entente probables ?

Joseph Cirincione pense qu’il est possible que les deux chefs d’État annoncent à l’issue du sommet, éventuellement avec la Corée du Sud, leur volonté d’en finir formellement avec la guerre de Corée et de normaliser leurs relations. Un tel processus s’accompagnerait de pourparlers additionnels sur des questions délicates comme la présence militaire américaine dans la péninsule et l’ampleur des exercices conjoints réalisés avec la Corée du Sud, souligne l’expert. Daryl Kimball prévient pour sa part que la Chine devrait faire partie intégrante de toute résolution définitive du conflit, qui s’est soldé formellement en 1953 par un armistice. M. Cirincione pense par ailleurs qu’il est envisageable, malgré les difficultés, que les deux parties mettent de l’avant une « feuille de route » en matière de dénucléarisation. « Est-ce que ça laissera des douzaines de questions en suspens ? Oui. Est-ce que la suite du processus sera compliquée ? Oui », prévient-il. Daryl Kimball souligne que la dénucléarisation du pays, si elle se concrétise, ne pourra se faire dans le meilleur des cas que sur une période de plusieurs années en raison de la complexité et de l’avancement du programme nord-coréen.

Faut-il craindre une reprise de  la confrontation entre les deux pays après le sommet ?

Daryl Kimball craint, si le rapprochement entre les deux pays se confirme, que l’administration de Donald Trump ne « manque de constance » et qu’elle ne réussisse pas à maintenir le cap « une fois que les projecteurs vont s’éteindre et que le vrai travail va commencer ». Traditionnellement, dit-il, les sommets entre chefs d’État surviennent à l’issue des tractations diplomatiques, alors que celui de Singapour renverse le processus, augmentant d’autant l’incertitude pour la suite des choses. Cette façon de faire préoccupe Jean-François Bélanger, qui se dit surpris que la Corée du Nord n’ait pas eu à prendre d’engagements plus concrets avant de l’obtenir. Joseph Cirincione pense que le sommet représente, quoi qu’il advienne, une avancée considérable entre les deux pays. « Il faut garder en tête qu’il y a six mois, on semblait se diriger vers une guerre dans la péninsule coréenne », dit-il.

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