Élections provinciales Opinion

En demande-t-on trop aux électeurs ?

Le 1er octobre prochain, les Québécois se rendront aux urnes pour les élections générales. Cet acte de voter représente l’un des piliers d’une démocratie comme la nôtre, sinon son cœur, mais il est aussi un lourd fardeau sur les épaules des électeurs pour trancher des enjeux sociétaux vitaux, dans des circonstances de plus en plus pernicieuses.

Ma formation d’économiste et mes années de services dans une chambre de commerce m’ont familiarisé avec les chiffres et la chose politique. Pourtant, à chaque rendez-vous électoral, il me faut du temps et de la patience pour saisir et mettre en contexte les propositions électorales des partis politiques en lice.

Ce n’est pas pour dénigrer l’électeur moyen, mais ce dernier a d’autres chats à fouetter et il ne dispose ni du temps ni parfois du savoir nécessaire pour décortiquer des enjeux aussi rébarbatifs que l’économie, l’éducation ou les questions identitaires.

D’autant que les partis politiques sont prompts à promettre monts et merveilles afin d’accéder au pouvoir, alors que la réalité de l’exercice de ce dernier est périlleuse et d’une subtilité incommensurable.

À titre d’exemple, et non des moindres, au Québec, sur un budget qui tourne autour de 100 milliards de dollars, presque 40 milliards sont accaparés par la santé et les services sociaux et quelque 15 milliards sont mobilisés dans l’éducation, sans oublier le service de la dette qui, à lui seul, engloutit une dizaine de milliards, l’équivalent d’un poste budgétaire aussi important que l’éducation. Les dollars restants sont saupoudrés aux autres ministères aussi nombreux que vitaux pour notre bien-être à tous.

L’argent ne poussant pas dans les arbres, une fois au pouvoir, le vainqueur se retrouve avec la lourde charge de répondre aux attentes de ses électeurs. Et ces derniers ont plus de chances d’être déçus !

J’ai aussi accumulé assez de vécu professionnel dans les tranchées des questions de l’immigration et de l’identité qui secouent notre contrée, comme ailleurs en Occident, pour saisir leur complexité. Alors, quand je vois un politicien faire dire aux chiffres que « l’autre » est éminemment responsable du déclin du Québec, je reste sans voix. Car, même preuves à l’appui, quoi qu’on réplique à de telles prophéties de malheur, le mal est fait.

Certes, les mouvements migratoires mettent une énorme pression sur les sociétés occidentales, mais la politique politicienne les instrumentalise outrageusement.

Et une fois aux commandes, n’importe quel dirigeant se rend à l’évidence de la complexité de cet enjeu humanitaire planétaire, au risque de décevoir l’exaltation de ses électeurs.

Justement, dans une campagne électorale, des partis politiques se retrouvent dans une course contre la montre qui les oblige à essayer de courtiser les électeurs, et surtout les diviser, par des offres-chocs sur la base de collectes de données avec des outils informatiques de plus en plus sophistiqués, qui décortiquent leurs comportements.

Foire d'empoigne

De la sorte, la campagne électorale s’est transformée avec le temps en une foire d’empoigne féroce qui réduit les réponses aux attentes des citoyens à des formules simplistes pour siphonner le vote.

Avec le temps, l’acte de voter est devenu perméable à la manipulation dans une démocratie comme la nôtre. Les faits et leur mise en contexte se retrouvent ainsi perdus dans les limbes sur l’autel de l’ascension à la charge suprême.

Résultat des comptes, depuis quelques décennies, les électeurs ont tour à tour été déçus par les partis politiques historiques, de gauche comme de droite. Dans la confusion, le cynisme des populations s’envenimait et les thèses de l’extrême droite ont refait leur nid en Occident.

Oui, dans les circonstances, on en demande trop aux électeurs, surtout si on ne trouve pas une meilleure façon de les aider à y voir clair dans le brouhaha des campagnes électorales et pour rendre l’exercice de leur droit de vote au service de la collectivité et non d’une quelconque crise d’égoïsme. C’est l’enjeu majeur de notre démocratie.

Heureusement, le Québec est encore très loin du stade où la mouvance xénophobe, voire raciste serait aux portes du pouvoir. Mais ce qui se passe en Europe occidentale doit nous interpeller.

Récemment, dans une lettre publiée dans le quotidien britannique The Guardian, alors que le Vieux Continent se déchire sur la question des migrants, un enjeu électoral qui ouvre grand les portes du pouvoir aux partis d’extrême droite, 500 universitaires, principalement européens, dont l’économiste français Thomas Piketty, ont appelé à une approche plus scientifique des politiques d’immigration pour mettre fin à des solutions politiques clientélistes et inadaptées qui attisent le cynisme envers les politiciens et donc forcément envers la démocratie.

Justement, au Québec, sur des enjeux aussi brûlants que la santé, l’éducation, l’identité ou l’immigration, il faut trouver un moyen de dépolariser ces débats en les retirant de la joute politique pour les confier aux meilleurs esprits, les plus brillants, les plus intègres et les plus sages des nôtres, loin de toute partisanerie idéologique afin de cerner ces enjeux et de leur trouver des remèdes qui ne prennent en compte que l’intérêt général dans la durée. Le rôle des politiques consisterait alors à proposer les meilleures façons de les appliquer.

Au Québec, on a déjà failli réussir ce pari avec la commission Bouchard-Taylor dans ce débat sur l’immigration et la place de la religion dans l’espace public qui nous ronge, malheureusement sans aller jusqu’au bout de la démarche. À sa sortie, l’imposant et riche rapport de cette commission a été rejeté presque unanimement par la classe politique. Dix ans après, presque tout le monde le regrette.

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