Norvège

Tragédies en série à la Cour

Un ex-prince consort qui se suicide, une future reine qui lutte contre une maladie incurable, une princesse sous l’emprise d’un gourou... Rien ne va plus au Royaume des Neiges.

Les trois jeunes princesses étaient en noir. Avec, comme un défi à leur peine, une touche de rose vif, la couleur préférée de leur père, sous la forme d’un ruban dans leurs cheveux ou d’une pochette au revers de leur manteau. 

Leurs visages enfantins chiffonnés de chagrin, serrées les unes contre les autres, elles sont entrées les premières dans la cathédrale d’Oslo le 3 janvier à 13 heures, sous un pâle soleil et dans le froid sec de l’hiver scandinave. Maud Angelica, 16 ans, Leah Isadora, 14 ans, et Emma Tallulah Behn, 11 ans, les trois filles de la princesse Märtha Louise de Norvège et de l’écrivain et artiste Ari Behn, viennent de vivre le plus triste de tous les Noëls. Leur père, victime depuis des années de troubles psychiques sévères, de dépression et d’alcoolisme, s’est suicidé à l’aube du 25 décembre.

La nouvelle de sa mort a été rendue publique le soir même par sa famille et son agent. Avant un émouvant communiqué rédigé deux jours plus tard par son ex-beau-père, le roi Harald, 82 ans : « Nous éprouvons une grande tristesse. Ari a été une part importante de notre famille pendant de nombreuses années. Nous sommes reconnaissants d’avoir eu la chance de le connaître. » 

Malgré le divorce du couple en 2017 (le premier à la cour de Norvège), après quinze ans de mariage, leurs liens ne s’étaient guère distendus. À tel point que la princesse Märtha Louise avait prévu de fêter le 25 décembre comme avant, avec son ex-époux et leurs filles. Dans un message publié sur son compte Instagram, la fille aînée des souverains norvégiens, 48 ans, a également rendu hommage au père de ses enfants :

« Cher Ari, nous devions célébrer Noël tous ensemble. Nous nous en réjouissions toutes par avance. Et nous sommes toutes infiniment tristes de te perdre, car tu étais le papa chaleureux, drôle, sage et bon qui manque déjà tant à nos trois filles. »

Pour les funérailles, dans une église bondée jonchée de couronnes multicolores, la princesse Laurentien des Pays-Bas et le prince Daniel de Suède avaient rejoint la famille royale au grand complet. Un portrait d’Ari Behn dessiné au fusain, saisissant de ressemblance, reposait sur son cercueil. L’œuvre de sa fille aînée, Maud Angelica, qui espérait le déposer sous le sapin, comme cadeau surprise à son père. 

Courageuse, l’aînée des petits-enfants du roi Harald et de la reine Sonja a tenu à prononcer son propre discours pendant la cérémonie.

« Nous pensions que tu serais là pour nous conduire à l’autel le jour de notre mariage, nous voir grandir, découvrir les adultes que nous deviendrons [...]. Que tu serais là pour voir nos futurs enfants. Mais cela n’arrivera pas. Tu as décidé de partir plus tôt », a-t-elle déclaré, d’une voix rauque de sanglots à peine contenus.

Ari Behn, malgré ses succès et ses talents, malgré l’ascension sociale, l’aisance matérielle et l’affection de ses proches, n’a jamais cessé de subir le poids de ses démons intérieurs. 

Né Ari Mikael Bjørshol au Danemark de parents norvégiens en 1972, ce passionné d’écriture et d’arts plastiques a suivi son père et sa mère en Grande-Bretagne, avant de revenir en Norvège, puis d’étudier l’histoire et la religion à l’Université d’Oslo. Il change de nom pour adopter le patronyme de sa grand-mère, devient tour à tour chauffeur de poids lourd, manutentionnaire, employé de bar et publie un recueil de nouvelles, Triste comme l’enfer, à l’âge de 27 ans. C’est un best-seller, avec 100 000 exemplaires vendus en quelques semaines. 

Tatoué, sans tabous, porté sur les substances illicites, le jeune homme n’a rien du gendre royal idéal. Mais c’est pourtant de lui que s’éprend la princesse Märtha Louise, qui l’a rencontré par des amis communs – en dépit d’une virulente désapprobation populaire : « Je ne choisis pas mon futur époux pour me conformer à une norme », riposte, furieuse, l’arrière-arrière-petite-fille d’Edouard VII d’Angleterre.

Pour faire taire les critiques, cette passionnée d’équitation devenue kinésithérapeute, qui a enchaîné dès 16 ans les histoires d’amour « désastreuses », selon ses proches, décide de renoncer à sa dotation d’1 million d’euros par an, ainsi qu’à son titre d’altesse royale. Elle épouse son écrivain maudit, lui en habit et elle en diadème, devant un parterre de têtes couronnées européennes réunies à Trondheim le 24 mai 2002. 

Quelque temps après les noces, Ari Behn est pris en flagrant délit de consommation de cocaïne en compagnie de prostituées à Las Vegas. Il ne fait rien pour s’attirer les faveurs de l’opinion publique. Et s’affiche, têtu, comme le mouton noir d’une famille royale pourtant plus libérale et ouverte que la plupart des autres. Malgré la naissance de trois filles, le couple se déchire dès 2009.

« Trop intense », « difficile à vivre », « solitaire », selon ses propres termes, l’auteur de plusieurs pièces de théâtre et de trois romans ne dissimule rien de son inaptitude au bonheur ni de son addiction croissante à l’alcool. Séparé en 2016, le couple divorce un an plus tard. Une procédure jugée « fastidieuse » par Märtha Louise, pressée de reprendre sa liberté. Elle se reconvertit dans l’ésotérisme et les thérapies parallèles. 

Son ex-époux, lui, accuse au même moment l’acteur américain Kevin Spacey d’agression sexuelle lors d’un concert, et s’enfonce chaque jour davantage dans une dépression sans fin. Une crise de panique paroxystique le conduit à l’hôpital quelques mois plus tard. Dans Inferno, son autobiographie, publiée en 2018, celui qui avait fini par se consacrer à la peinture s’autoflagellait en se traitant de « clown », incapable de « se connecter avec quiconque ». « La seule chose que je redoute, c’est de ne pas pouvoir réaliser le beau projet conçu avec mon ex-femme, celui d’élever et de mener à l’indépendance nos trois merveilleuses filles », avait-il confié à un journaliste en 2017. Avant de prédire, glaçant : « Je mourrai seul. »

Autres drames

Si son suicide reste la pire des tragédies vécues par la famille royale de Norvège, d’autres drames, petits ou grands, se sont enchaînés depuis plusieurs mois. Le prince héritier Haakon, 46 ans, frère cadet de Märtha Louise, doit ainsi affronter la maladie incurable de sa femme, la princesse Mette-Marit, 46 ans : une « fibrose pulmonaire chronique », pathologie pour laquelle n’existe aujourd’hui aucun traitement connu. Elle a dû en plus se justifier en catastrophe il y a quelques semaines de ses rencontres avec le pédocriminel américain Jeffrey Epstein, entre 2011 et 2013 : « J’aurais dû scruter son passé de plus près et je regrette de ne pas l’avoir fait », a-t-elle reconnu dans un communiqué officiel le 2 décembre.

Autrefois mère célibataire d’un petit Marius, qui vit désormais loin de la cour dans un anonymat revendiqué, cette ancienne figure de l’underground d’Oslo, ex-compagne d’un dealer de drogue plusieurs fois condamné par la justice, avait provoqué un nouveau scandale en entrant, en 2001, dans la famille royale, jusqu’à ébranler la Couronne avec la création d’un Parti républicain. 

Mais le couple, qui a deux enfants, est devenu depuis très populaire. Le sombre pronostic d’un décès prématuré concernant la mère de la princesse héritière Ingrid Alexandra et du prince Sverre Magnus a donc inquiété autant qu’ému les Norvégiens. Une épreuve supplémentaire pour la reine Sonja et le roi Harald, lui-même sujet à de fréquents soucis de santé, y compris juste avant les Fêtes, lorsque Haakon avait dû assumer temporairement la régence.

Le couple royal observe du coup avec d’autant plus d’anxiété les dernières frasques de Märtha Louise. Son père avait prévenu le futur mari : « Avec elle, il faut toujours s’attendre à l’inattendu » : la princesse s’est entichée d’un chaman américain, Durek Verrett, bisexuel revendiqué et familier de plusieurs stars de Hollywood, dont Gwyneth Paltrow.

Le duo, très amoureux depuis près d’un an, multiplie les initiatives contestées, dont l’organisation de tournées dans plusieurs villes de Norvège (facturées 70 euros l’entrée) sur les « mystères de la vie » et la possibilité d’entrer en contact avec les défunts… Le tout en utilisant le nom de la princesse comme gage de sérieux, ce qui hérisse une bonne part de la population.

Au lendemain de la mort d’Ari Behn, celui qui se présente comme un guide spirituel, héritier de « six générations de guérisseurs », a suscité un autre tollé en publiant un post tendancieux sur Instagram à l’attention d’une top model. Imperturbable, Märtha Louise affirme l’aimer « pour toute éternité ». Sans oser, malgré tout, l’imposer aux obsèques de son ex-époux.

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