Politique fédérale

Monsieur « Main Street » défend ses choix

Le ministre des Finances Bill Morneau déposera mardi son quatrième et dernier budget avant les élections fédérales du 21 octobre. La Presse l’a accompagné durant une partie de la journée jeudi à Toronto. Le grand argentier du pays nous a présenté les grandes lignes de son prochain plan budgétaire et a dressé le bilan qu’il s’apprête à défendre devant l’électorat. Rencontre.

Un café avec le grand argentier

TORONTO — Indépendant de fortune avant de faire le saut en politique fédérale en 2015, Bill Morneau connaît bien les gens de Bay Street. L’ancien président exécutif de la plus grande entreprise de ressources humaines du Canada, Morneau Shepell, est au fait de leurs demandes et de leurs doléances. Mais depuis qu’il est à la tête du ministère des Finances, il a sciemment multiplié les mesures progressistes pour aider la cause des moins fortunés et des personnes âgées.

« Notre approche, c’est de faire passer les gens en premier. Vous pouvez m’appeler Monsieur Main Street si vous voulez. Car si Main Street se porte mieux, cela veut dire que tout le Canada se porte mieux », affirme-t-il dans une longue entrevue accordée à La Presse jeudi au Jet Fuel Coffee Shop, sympathique café de la rue Parliament situé à quelques mètres de son bureau de circonscription, à Toronto.

Alors qu’il prépare son quatrième et dernier budget avant les élections fédérales prévues en octobre, le grand argentier du pays énumère les politiques économiques ciblées qui ont été mises en œuvre depuis trois ans et demi et qui ont rapporté de grands dividendes, selon lui.

L’Allocation canadienne pour enfants – une promesse phare des libéraux de Justin Trudeau durant la dernière campagne électorale – a donné une marge de manœuvre à de nombreuses familles qui avaient de la difficulté à joindre les deux bouts auparavant, n’hésite pas à souligner le ministre en entrevue. Elle a aussi permis de sortir 300 000 enfants de la pauvreté.

L’Allocation canadienne pour les travailleurs a donné un coup de pouce financier important aux travailleurs à faible revenu et en a incité d’autres à intégrer le marché du travail, s’empresse-t-il aussi d’ajouter. Enfin, la hausse du Supplément de revenu garanti donne aux personnes âgées une plus grande tranquillité d’esprit quant à leur sécurité financière.

« Quand on additionne ces trois mesures, on réalise qu’on a extirpé 825 000 personnes de la pauvreté. C’est assurément un record, d’autant que la population a continué de croître au cours des trois dernières années. » 

— Bill Morneau

Et il poursuit : « Nous avons réduit le taux de pauvreté de 12 % environ à 10 %. C’est encore trop à mon goût, mais c’est un pas important dans la bonne direction dans une courte période de temps. C’est probablement la réalisation la plus importante de notre mandat jusqu’ici. Cela a eu un impact majeur dans la vie de nombreux Canadiens », soutient le ministre.

REJET DE LA THÉORIE DU TRICKLE DOWN

À l’instar de ses collègues du Cabinet, notamment le ministre de la Famille, des Enfants et du Développement social, Jean-Yves Duclos, Bill Morneau ne croit pas à la théorie économique du « ruissellement », également connue en anglais sous le nom de trickle down theory. Selon cette théorie, il est possible de soutenir la croissance économique en réduisant le fardeau fiscal des mieux nantis parce que ces derniers injecteront davantage d’argent dans l’économie. À terme, tout le monde devrait profiter de la relance.

Cette politique économique, mise en œuvre par des présidents américains comme Ronald Reagan et, plus récemment, Donald Trump, ne fonctionne pas, tranche Bill Morneau.

« Bay Street se porte bien si les Canadiens se portent bien, si les entreprises se portent bien, si plus de gens injectent de l’argent dans l’économie en travaillant. Et quand c’est le cas, tout le monde en profite. Alors, quand on se préoccupe du sort des gens ordinaires, c’est la meilleure façon d’y arriver. C’est la seule façon de faire rouler l’économie si on s’occupe des gens d’abord », lance-t-il sur un ton sans appel.

Il estime d’ailleurs que cela fait partie de la mission fondamentale d’un gouvernement de s’attaquer aux inégalités sociales pour éviter les tensions, évoquant au passage les gilets jaunes en France qui ont causé des dégâts à Paris, les tensions aux États-Unis qui ont permis à Donald Trump de prendre le pouvoir à Washington, et l’instabilité qui règne en Grande-Bretagne trois ans après le vote sur le Brexit.

« Si on sort les gens de la pauvreté et qu’ils travaillent, on a une main-d’œuvre plus importante. Regardez ce qui se passe au Québec. L’économie n’y a jamais été aussi forte en une génération. Si les gens sortent du cycle de la pauvreté, ils travaillent et subviennent à leurs besoins. Cela renforce l’économie. Cela réduit aussi les pressions sur les programmes sociaux. C’est un cercle vertueux. Et c’est ce que nous avons vu se produire jusqu’ici », ajoute-t-il.

DÉFICIT : DES REPROCHES

Le ministre Morneau reconnaît que les gens d’affaires lui reprochent de ne pas avoir tenu la promesse de rétablir l’équilibre budgétaire d’ici la fin d’un premier mandat.

« Oui, on m’en parle. Il y a des gens qui souhaiteraient un retour à l’équilibre budgétaire plus rapidement. »

— Bill Morneau

Mais il se veut rassurant. Le déficit n’est pas hors de contrôle. La dette fédérale est la moins élevée de tous les pays du G7, et le poids de la dette, en proportion de la taille de l’économie, est sur une trajectoire descendante.

En somme, il défend bec et ongles la recette libérale, qui vise à investir dans la classe moyenne, dans les infrastructures, dans l’innovation et dans une économie plus verte, entre autres, tout en donnant un coup de main aux gens qui ont été laissés pour compte dans le passé.

« Nous avons mis en œuvre des mesures qui ont eu exactement l’effet désiré, qui ont donné du tonus à l’économie », affirme-t-il, évoquant les 900 000 emplois créés depuis l’arrivée des libéraux au pouvoir.

« Alors, la dernière chose que l’on doit faire, c’est de mettre fin de manière abrupte à des mesures qui aident l’économie. Cela va nous ramener à la même situation que l’on a connue sous les conservateurs où on avait un faible taux de croissance. Les conservateurs maintiennent qu’il faut des compressions et des mesures d’austérité, et rapidement. Cela aurait l’effet contraire. Nous croyons que nous devons réduire le déficit graduellement et de façon équilibrée. Et c’est exactement ce que nous comptons faire », dit-il.

NE RIEN TENIR POUR ACQUIS

En entrevue, Bill Morneau reconnaît que le passage du monde des affaires à la politique fédérale n’a pas été facile. Il n’aime toujours pas la dynamique d’affrontement perpétuel qui règne au Parlement. Mais cela ne l’a pas empêché de se montrer plus pugnace à la Chambre des communes depuis quelques mois.

En finalisant les derniers détails de son quatrième budget, au cours des derniers jours, le ministre n’avait pas le temps de se préoccuper de la rude bataille électorale qui se profile à l’horizon. Cela viendra en temps et lieu. Mais il dit ne rien tenir pour acquis malgré la bonne tenue de l’économie.

« Les conservateurs vont être négatifs », lance-t-il, disant dans la foulée faire confiance au jugement des Canadiens.

« Nous faisons confiance aux Canadiens. Ils peuvent prendre leur décision eux-mêmes. Si nous avons réussi à relancer l’économie, si nous avons réussi à redonner confiance aux Canadiens, je crois qu’ils vont opter pour quatre autres années de cette même recette. Je crois que les Canadiens vont voir ce que nous avons accompli et qu’ils ne voudront pas que l’on change de direction d’une manière qui pourrait mettre en péril les gains que nous avons faits jusqu’ici. »

Le budget ne sera pas électoraliste, promet le ministre

TORONTO — Même si les élections approchent à grands pas, le ministre des Finances Bill Morneau jure que le dernier budget de ce premier mandat libéral ne sera pas électoraliste.

Le budget qu’il déposera à la Chambre des communes mardi s’inscrira plutôt dans la continuité en « faisant passer les gens en premier », comme cela a été le cas, selon lui, dans les trois précédents plans budgétaires qu’il a peaufinés, affirme-t-il à La Presse.

Des mesures visant à soutenir la formation de la main-d’œuvre des travailleurs, à faciliter l’accès à la propriété, à offrir des services internet adéquats dans les régions rurales et à accélérer la transition vers une économie plus verte ressortiront de son budget. Tout indique aussi que le ministre Morneau va jeter les bases d’un régime national d’assurance médicaments, après avoir reçu la semaine dernière le rapport provisoire du conseil consultatif mis sur pied pour examiner cette question. Des baisses d’impôts ne sont pas au menu, le gouvernement Trudeau ayant déjà réduit le fardeau des contribuables de la classe moyenne dans les semaines ayant suivi son arrivée au pouvoir.

« C’est mon dernier budget avant les prochaines élections. Mais j’espère que ce n’est pas mon tout dernier budget ! »

— Bill Morneau

« Ce budget n’est pas vraiment différent des autres, explique le ministre, confortablement assis au Jet Fuel Coffee Shop, près du centre-ville de Toronto. Les gens pensent peut-être que c’est un budget qui sera différent et qui sera guidé par des stratégies électorales. Mais ce n’est pas le cas. Notre objectif est le même que lors du premier budget. Il y a des gens qui ressentent de l’anxiété et notre but est d’atténuer cela, tout en reconnaissant que nous ne pouvons pas régler tous les problèmes. Mais les gens doivent être rassurés. Nous sommes derrière eux », insiste-t-il.

Formation des adultes

M. Morneau a donné quelques indices de ses priorités au cours des derniers jours. Comme le veut la tradition, il a montré jeudi devant les médias rassemblés au Club Kiwanis de Toronto les souliers qu’il portera la semaine prochaine pour le grand jour. Ce seront les mêmes chaussures qu’il a portées lorsqu’il a présenté son premier budget, en 2016, mais remises à neuf par Lorena Agolli, jeune propriétaire de la cordonnerie Sole Survivor dans le marché Kensington.

Il y a quelques années, Mme Agolli a quitté son emploi dans le commerce au détail pour suivre, à ses frais, une formation de cordonnerie. Elle a par la suite acheté l’entreprise où elle a suivi la formation et embauché cinq autres femmes qui, comme elle, aiment ce genre de travail manuel dans un secteur largement dominé par les hommes.

« Comment peut-on aider les gens à avoir le temps, l’argent pour payer les factures mensuelles et la capacité de payer pour cette formation ? Nous estimons qu’il s’agit d’un élément essentiel pour aider les gens à l’avenir », laisse tomber le ministre à La Presse.

Dans un rapport publié en décembre 2017, le conseil consultatif sur la croissance économique, mis sur pied par Bill Morneau, estimait que l’équivalent de 2 millions de Canadiens pourraient se retrouver sans travail d’ici 2030 à cause de la transformation du marché de l’emploi au pays – un nombre important qui représente plus de 10 % de la main-d’œuvre canadienne.

« Qu’ils aient 23 ans, 33 ans ou 43 ans, les gens pensent tous à leur avenir. Et ils ne croient pas qu’ils vont faire la même chose pour le reste de leur vie tellement le marché du travail change. Alors la formation de la main-d’œuvre est d’une grande importance. »

— Bill Morneau

La mesure que compte annoncer Bill Morneau devrait s’inspirer d’un régime d’épargne pour la formation des adultes mis sur pied en 2016 à Singapour. Dans ce pays d’Asie, le gouvernement offre aux adultes âgés de plus de 25 ans un crédit de 500 $ pour suivre une formation. Pour leur part, les travailleurs âgés de plus de 40 ans peuvent obtenir une subvention qui couvre 90 % des frais de scolarité pour des cours qui ont été approuvés.

L’ACCÈS À LA PROPRIÉTÉ ET LES MILLÉNIAUX

En entrevue, M. Morneau a aussi indiqué qu’il veut s’attaquer aux problèmes d’accès à la propriété pour les jeunes familles. « À Montréal, par exemple, le marché de l’immobilier est relativement stable. Mais il y a de nombreux milléniaux qui se demandent comment ils vont accéder à la propriété. C’est dispendieux, ils ne sont pas convaincus que ce sera aussi facile que ce le fut pour leurs parents. Comment aider les gens à accéder à la propriété tout en maintenant la stabilité du marché ? Nous avons des idées qui vont faciliter l’accès à la propriété. »

À l’ère du numérique, le ministre des Finances juge par ailleurs inacceptable que les Canadiens qui vivent dans les régions rurales n’aient pas accès à des services internet rapides et adéquats, comme dans les grands centres. « Les gens qui vivent dans les régions rurales doivent avoir accès aussi aux services internet. Nous parlons de ce dossier depuis le premier jour de notre arrivée au pouvoir et il faut s’assurer qu’ils soient rattachés à l’économie numérique. Il va y avoir d’autres choses. Mais ces trois éléments touchent la vie des gens au quotidien », a-t-il dit.

L’ÉCONOMIE VA BIEN, MAIS…

Alors qu’il s’apprêtait à finaliser les grandes lignes de son budget, Bill Morneau se félicitait de la bonne tenue de l’économie canadienne. Depuis trois ans et demi, quelque 900 000 emplois ont été créés, dont la plupart sont à temps plein. Le taux de chômage est à un niveau historiquement bas. Mais il redoute les quelques « bourrasques qui nous soufflent dessus ». Le ministre note les différends commerciaux entre les États-Unis et la Chine et les prix des matières premières qui frappent durement l’Alberta et la Saskatchewan. Bill Morneau se dit aussi inquiet de l’endettement des foyers canadiens. Le ratio de la dette des Canadiens par rapport à leurs revenus disponibles a atteint un nouveau sommet de 174 % durant le dernier trimestre, selon Statistiques Canada.

« Je demeure inquiet du niveau d’endettement des foyers canadiens. Quand on est arrivés au pouvoir et qu’on a évalué les risques pour l’économie, celui qui arrivait en tête de liste était l’endettement personnel des Canadiens. C’est toujours le cas parce que ces gens seront les plus vulnérables s’il y a un ralentissement prononcé de l’économie. »

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