Chronique

La logique pétrolière de Mario Dumont

Dans un de ses éditoriaux télévisés, la semaine passée, Mario Dumont disait espérer que le nouveau gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) ramènerait sur terre le débat sur le pétrole au Québec.

L’animateur, qui est tout sauf un hurluberlu, expliquait essentiellement ceci : pourquoi s’opposer à l’exploitation pétrolière au Québec, puisque de toute façon, les Québécois continueront à avoir besoin d’essence pour leur voiture ? Pourquoi ne pas miser sur le pétrole de Gaspésie, éventuellement, plutôt que de l’importer de l’étranger, sachant qu’un tel changement ferait économiser énormément d’argent au Québec ?

Selon Mario Dumont, une telle exploitation n’empêcherait pas les Québécois de lutter contre les changements climatiques, par exemple en réduisant le volume d’essence consommé. N’est-ce pas une position sensée, de nature à faire entendre raison aux détracteurs de tout projet pétrolier ?

J’ai longtemps partagé cet avis. J’ai longtemps pensé que le Québec ne pouvait se priver de ce genre de revenus si l’exploitation était bien encadrée. Après tout, n’est-ce pas ce que font le Danemark et la Norvège, des pays très verts qui produisent du pétrole, comme le fait remarquer Mario Dumont ?

Les récents événements m’ont cependant fait changer d’idée. Nous sommes manifestement rendus ailleurs. Et ma réflexion repose sur un concept de base en économie : l’offre et la demande.

Pris en circuit fermé, le Québec a effectivement avantage à s’autosuffire en pétrole, autant que faire se peut. Le problème, c’est que le pétrole étranger que nous n’aurions plus à consommer serait vendu ailleurs. Et que cet excédent de pétrole mondial aurait un effet à la baisse sur les prix.

Or, qu’arrive-t-il quand les prix de l’essence chutent ? Les solutions vertes deviennent moins intéressantes. Par exemple, les voitures électriques deviennent relativement plus coûteuses, puisque le temps de récupération de l’investissement comparativement à la voiture traditionnelle augmente.

Parlez-en à Bombardier. Ses avions C Series, très économes en carburant, ont perdu de leur attrait au moment même où ils ont été mis en vente, il y a quatre ans, car les prix du pétrole ont chuté. Subitement, l’avantage concurrentiel des appareils a disparu, rendant le prix de détail prohibitif.

Oui mais, me direz-vous, ce n’est pas notre petite production annuelle de pétrole au Québec qui ferait chuter les prix mondiaux. Vous avez raison, mais multipliée partout dans le monde, comme c’est le cas actuellement, cette logique a un impact important.

Oui mais, répliquerez-vous encore, en procédant ainsi, le Québec sera le dindon de la farce, puisque d’autres pays n’hésiteront pas, eux, à pomper l’or noir de leur sol, s’enrichissant à nos dépens. Encore une fois, vous avez raison, mais c’est justement pourquoi les grands décideurs politiques du monde font des accords sur le climat : chacun a avantage à profiter des énergies fossiles, politiquement et économiquement, mais l’effet d’ensemble est désastreux pour notre planète, selon les scientifiques, et très coûteux.

Lundi, le nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a répété l’urgence d’entreprendre un grand virage, sans quoi les conséquences – majeures – seront irrémédiables. Parmi les solutions, il faut réduire de 80 % l’utilisation du pétrole d’ici 2050.

Même si les choses avancent, la partie est loin d’être gagnée. D’autant moins que les prix du pétrole ont été multipliés par trois depuis le creux de la crise, en 2016, atteignant hier près de 85 $US le baril. Or, ces prix plus alléchants rendent plus rentable l’exploitation de nouveaux gisements par les pétrolières.

Certains leaders d’opinion préfèrent jeter l’éponge sur le dossier du climat. Trop tard, on n’y peut rien, disent-ils. M’est avis que c’est plutôt le temps ou jamais de proposer des solutions imaginatives et d’exiger des changements des gouvernements, des entreprises et des citoyens.

L’une de ces solutions est justement de ne plus donner de permis pour explorer de nouveaux gisements pétroliers – c’est cette position que j’ai changée, que certains pourraient juger radicale pour un chroniqueur économique.

Le Québec aura la partie facile à cet égard, puisque son territoire ne recèle pas de vastes gisements gaziers peu coûteux à exploiter. Il appert toutefois que les pressions environnementales font aussi réfléchir les entreprises pétrolières de partout dans le monde, selon un reportage publié hier dans la section affaires du Globe & Mail.

Malgré la hausse des prix du pétrole et les profits redevenus juteux, les entreprises pétrolières hésiteraient à se lancer dans de nouvelles dépenses d’exploration. Selon le reportage, elles craignent que les pressions publiques rendent les réglementations plus sévères, les prix dépréciés et les nouveaux gisements moins intéressants.

Il y a très loin de la coupe aux lèvres, remarquez, puisque la demande de pétrole continue d’augmenter fortement, en raison de la vigueur économique mondiale et de l’appétit des consommateurs pour les grosses voitures et les voyages.

Tout de même, la tendance verte force des sociétés pétrolières comme Shell à investir dans des énergies renouvelables et dans la transition énergétique. C’est ce genre d’initiatives qu’il faut désormais encourager et non plus la logique de Mario Dumont.

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