Malek

Une saison de solitude

Ce n’est pas une histoire sur les réfugiés, mais bien celle d’un réfugié. Pas une histoire d’exils, mais bien celle d’un exil. Celui de Malek. Un Libanais qui cherche sa place à Montréal. Qui se déplace dans les rues enneigées, esseulé. Qui, en esprit, retourne toujours là-bas. Avant. « Au Liban, avant. »

Avec Marécages, Guy Édoin nous emmenait dans une ferme laitière. Avec Ville-Marie, dans une symphonie chorale nocturne. Avec Malek, dans le froid de Montréal et sans le soleil du Liban. Sur les traces d’un immigrant.

Adapté du roman Le cafard, de Rawi Hage, et scénarisé par Claude Lalonde (10 ½, Origami), le troisième long métrage de fiction du cinéaste québécois raconte la solitude qui vrille les entrailles, qui pèse sur chaque pas. Ceux d’un homme sans argent, sans boulot, sans amis. Sans personne.

Seul réconfort, les femmes qui croisent son chemin. Cette femme, surtout. Qu’il rencontre dans une fête. « Une réelle rencontre », note Guy Édoin. De celles qui fracassent tout.

Mais sinon, c’est la vie de Malek qui a été fracassée. Qu’il a lui-même voulu faire voler en éclats.

Au bureau de la psychologue que la Cour le force à voir, Malek expose sa vision de sa ville d’adoption en se demandant ce qu’il « fout ici ». En se demandant « c’est quoi, ce pays ? ». « Dans la rue, pas un sourire. Personne ne se regarde. Je ne connais pas ça, moi. »

Contrairement à son personnage, l’acteur français Tewfik Jallab connaissait le Canada pour y avoir beaucoup travaillé avec Wajdi Mouawad. Mais il ne connaissait pas ces soirées d’hiver qui se succèdent, cet isolement certain, ce fréquent enfermement. « Cette vie qui circule autour de soi, dans laquelle on ne se sent pas forcément inclus », confie le comédien, rencontré lors de son passage dans la métropole.

Ainsi, après toutes ces années à ne « pas y avoir mis les pieds », le Parisien a vécu un certain choc en arrivant au Québec pour le tournage. Choc de température, choc de la langue.

« Ça m’a aidé dans la construction de mon personnage, de rentrer le soir dans mon appartement [« de l’avenue du Parc », précise Guy Édoin]. La WiFi ne fonctionnait pratiquement jamais. J’avais des baies vitrées d’où je pouvais observer des tempêtes de neige incroyables. Mais j’étais seul. Vraiment seul. »

« Pendant le mois et demi qu’il a passé ici, Tewfik n’avait que ce projet. Il n’a pu s’investir que dans une chose. Dans ce rôle. »

— Le réalisateur Guy Édoin à propos de Tewfik Jallab

Un rôle brut, intense, qui supposait de multiples scènes de silencieuse confrontation avec sa psychologue tellement pleine de bonnes intentions, incarnée par Karine Vanasse. Des scènes de face à face dans un bureau tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Là quelques plantes vertes, ici un petit cactus. Ordinaire, le bureau, donc, mais extraordinaires, toutefois, ces visages qui se fixent, se sondent, se jaugent dans une succession de plans rapprochés.

« Nous avons tourné pendant cinq jours dans une pièce carrée qui était… petite comme ça, dit Guy Édoin en esquissant un geste de la main. Tout ce qu’il restait, c’était la caméra, les acteurs et moi. »

Comme ça, pas de place pour la triche. « C’était sans filet. Karine et Tewfik ne pouvaient pas “se sauver”. Quand ta face est LÀ, chaque micro-expression dit quelque chose. »

Autres choses qui en disent beaucoup : ces séquences qui se déroulent dans l’appartement de Malek, où sa thérapeute lui apparaît, les cheveux relâchés, l’air reposé. « C’est sa version fantasmée, croit Tewfik. La prolongation de ce qu’il imagine, de ce qu’il aimerait qui se passe avec elle. »

« De ce qu’il aimerait qu’elle soit… », ajoute Guy Édoin. Car il la trouve attirante, attrayante. « Elle a quelque chose de la femme parfaite. »

Parfaite… peut-être trop ? En effet, en présence de cet homme marqué par la guerre, marqué par la violence, marqué par les épreuves, cette figure féminine incarne la bonne volonté, l’écoute, la compassion. Mais, comme il le lui lance à la figure, l’expérience de ces choses lui échappe. La guerre, la violence, les épreuves, qu’est-ce qu’elle en sait, véritablement ?

Tewfik Jallab et Guy Édoin diraient-ils que Malek voit en elle ce que le Québec d’aujourd’hui peut avoir, aux yeux de certains, d’un peu naïf, d’un peu privilégié ? « A posteriori, peut-être, répond le cinéaste. Sur le coup, non. »

« C’est vrai que cette femme représente, entre guillemets, la manière occidentale de réfléchir, remarque quant à lui l’acteur. Et je crois qu’en la confrontant, Malek confronte aussi les pays riches, que ce soit les États-Unis, le Canada ou la France. De grands défenseurs de la liberté qui vendent des armes aux pays en guerre. Qui veulent imposer la démocratie par la force. »

Ici, le cinéaste l’interrompt : « Mais ce propos reste quand même secondaire. Ce n’est pas un exposé sur les rivalités entre le Moyen-Orient et l’Occident ! »

Ce que Guy Édoin a aimé exposer avec Malek, c’est le parcours d’un homme trentenaire, comme lui. C’est « son errance, sa vulnérabilité, son rapport aux femmes. Son rapport à sa sœur. »

« Je retrouvais dans cette histoire les codes de mon cinéma. Je savais que je pouvais aller là. »

Aller « là », c’est-à-dire, notamment, dans l’exploration du désir. Dans ces scènes d’amour charnelles que Tewfik partage avec Hiba Abouk, une actrice qu’il connaît depuis 10 ans.

À l’écran, la chimie est palpable. Les corps, emmêlés. Les baisers, brûlants. « La nudité, c’est quelque chose d’extrêmement périlleux, observe l’acteur. C’est un rapport au corps, aux origines. Mais je me suis laissé aller parce qu’il n’y avait aucune gratuité. Parce que ça racontait réellement quelque chose. Ce sexe animal, cette sensualité. Cette bouffée d’oxygène que l’on prend quand on prend l’autre. Parce que l’on est affamé. Parce que l’on souhaite retrouver une forme d’humanité. »

Il faut dire que la sexualité, la sensualité, ces « corps-paysages » comme il les appelle, ce sont des choses que le réalisateur a toujours sondées. « Depuis mes premiers courts métrages expérimentaux où je courais tout nu sur une plage, à moins trois degrés, à l’université ! »

Épopée en deux temps

Malek a été tourné en 23 jours. Sept de ces derniers ont été passés à Casablanca où l’équipe a transformé les paysages marocains en libanais pour les besoins du film. Un film de fiction, précisent à quelques reprises au cours de l’entrevue Tewfik Jallab et Guy Édoin. Car malgré son sujet, il s’agit là, encore et toujours, de septième art. « C’est un point de vue cinématographique. Ce n’est pas un film politique », insiste le réalisateur.

Pour Tewfik, si acte politique il y a ici, il s’agit d’un acte politique artistique. Un acte primordial consistant, selon lui, « à défendre et à faire ce genre de cinéma dans une ère où la comédie et les films légers qui font du bien l’emportent ».

Faut-il comprendre que… Malek ne fait pas de bien ? « Il fait du bien ! s’exclame l’acteur. Mais nous ne sommes pas dans une comédie avec des blagues à tiroirs toutes les cinq secondes ! »

« C’est tout de même un film lumineux, qui permet au spectateur de réfléchir sur sa condition, sur son rapport à l’immigration », analyse Guy Édoin.

Et parlant de lumière, il serait impossible de passer sous silence celle, capitale, du directeur de la photographie Michel La Veaux. « À Montréal, l’idée, c’était de ramener la chaleur dans la chambre à coucher, confie Guy Édoin. La caméra est plus posée, plus fluide. Alors que dans les scènes se déroulant au Liban, nous avons tourné à l’épaule, avec la lumière naturelle, très crue. Et beaucoup de liberté. »

La liberté, c’est d’ailleurs ce que Tewfik dit avoir le plus apprécié de ce tournage. Ce luxe de travailler les détails et les scènes soigneusement, précisément. « Comme si nous faisions de la dentelle. »

Malek, en salle le 18 janvier

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