Foot

Allez les Bleues !

Elles l’ont appris de leurs collègues masculins en 2018. Pas besoin de partir favori pour conquérir son étoile. Elles peuvent déjà compter sur l’engouement de tout un pays. Pour triompher le 7 juillet à Lyon, il leur faudra vaincre les Américaines, tenantes du titre. Mais nos joueuses veulent croire à un exploit devant leur public. Portraits de deux vedettes.

Amandine Henry, milieu de terrain
Elle adore la mode. Son rêve : être enfermée dans un magasin

Pilier de l’équipe et reine du milieu de terrain, Amandine Henry rythme le jeu avec la précision d’un métronome. La capitaine française de 29 ans compte bien fêter ses 10 ans sous le maillot des Bleues en soulevant le trophée.

Elle n’en revient toujours pas. Footballeuse professionnelle ! Même si ce sport se développe au féminin à la vitesse d’un passement de jambes de Kylian Mbappé, rien, à ses débuts, ne laissait supposer à Amandine Henry qu’elle puisse un jour vivre de sa passion.

Petite fille, la blondinette aux yeux bleus refuse les activités qui la cantonnent à l’intérieur. Les poupées, les coloriages, non merci. Ce qu’elle veut, c’est jouer au football dans le jardin avec ses cousins. Son père, ancien joueur à l’OS Fives, l’inscrit au club du quartier. Quand la gamine met ses premiers crampons, à 5 ans, c’est le déclic. Elle est la seule fille dans l’équipe, mais pas question de laisser sa place. Sur le terrain comme dans la cour de récré, elle veut avoir un ballon aux pieds et prouver qu’elle sait le manier. Sans ressentir la différence avec les garçons. Mais l’adolescence marque un tournant. Ses coéquipiers sont en pleine puberté et, dans les vestiaires, les sujets de conversation changent… « Je me faisais plus discrète, quitte à rester seule. Le pire, c’est que je voyais les garçons prendre 10 centimètres. Et moi, je me demandais comment j’allais faire. » Heureusement, Amandine a du talent.

Les adieux

À 15 ans, elle dit adieu sans regret à ses amis d’enfance, et à quelques amours platoniques, pour entrer au centre de formation de Clairefontaine. Pour la première fois, elle joue dans une équipe totalement constituée de filles. Cependant, elle reconnaît : « C’était plus lent. J’avais l’impression de régresser, je me plaignais tout le temps auprès du coach. La mixité me manquait beaucoup. Alors, soit j’arrêtais le foot, soit j’acceptais la situation. Je n’ai pas hésité une seconde. » Très vite, elle comprend que, malgré ses petites insatisfactions, elle joue dans la même cour que les sportifs de haut niveau. La journée, lycée. Le soir, entraînement. Le rythme est intense. Bac STG, option marketing en poche, Amandine poursuit son unique objectif : décrocher un contrat de joueuse professionnelle. En 2007, elle signe avec l’Olympique lyonnais, un club précurseur en matière de football féminin. Pour elle, c’est la consécration ; mais il va falloir quitter Lille, être loin de sa famille. « Je n’avais plus de repères. J’avais besoin de mes parents, je ne connaissais rien de la vie. » Elle va s’accrocher au ballon rond comme à une bouée de sauvetage.

Amandine aurait bien pu couler à pic. Au bout d’un an, blessée au genou, elle doit subir une greffe de cartilage. Les médecins sont clairs : ses chances de retrouver le terrain sont minimes. « Je ne voulais pas y croire. C’était impossible, pour moi, d’arrêter. Le foot, c’est ma raison de vivre. » Alors elle se bat et, après un an et demi de convalescence, va faire son grand retour à l’OL. Depuis, elle n’a pas quitté le club lyonnais. Ou presque pas. Une parenthèse outre-Atlantique, à Portland, et une courte escapade au PSG. Vite, elle est retournée à ses premières amours. Devant son immersion dans l’univers du soccer américain, elle découvre un management complètement différent de celui qui se pratique en France.

« Aux États-Unis, tu fais ce que tu veux. Ils se fichent de la façon dont tu te prépares. En France, tu es cadrée à 100 %. De ce que tu manges à l’heure où tu te couches, on vérifie tout. »

— Amandine Henry

Ses premiers fans

À partir du 7 juin, Amandine craindra tout le monde et personne. « Nous voulons continuer sur la même lancée que nos compères masculins et écrire notre propre histoire. » La milieu de terrain pourra compter sur ses proches pour la soutenir. Son père est son premier fan. Il regarde tous les matchs, puis l’appelle pour les commenter. Sans parler des articles qu’il découpe dans les journaux. Il y a aussi Karim, son « chéri » depuis huit ans, qui l’a suivie partout. Un vrai gentleman. Amandine s’affiche fièrement avec lui sur les réseaux sociaux. Avec Instagram, elle souligne sa féminité. Quand on la lance sur un sujet « girly », elle s’enthousiasme. « J’adore la mode, faire du shopping, surtout sur l’internet. Mon rêve, c’est d’être bloquée dans un magasin. Enfermez-moi, s’il vous plaît ! » 

Il est temps d’aborder la difficile question de la maternité… Amandine espère qu’elle n’aura pas à choisir entre sa carrière et un enfant. « Pour l’instant, je suis focalisée foot. Je ramène l’étoile en juillet prochain et je m’y mets. Une chose à la fois. »

EugÉnie Le Sommer, attaquante
«  Avec Lyon, j’ai tout gagné. Je veux rapporter une coupe à la France  »

Bretonne d’adoption née à Grasse, elle est la meilleure buteuse de tous les temps de l’OL, et la joueuse la plus titrée du monde. À 30 ans, Eugénie Le Sommer accumule 159 sélections en bleu et 2 participations au Mondial.

Paris Match. Le foot vous a été transmis par l’ADN.

Eugénie Le Sommer. Mes parents jouaient tous les deux. Nous sommes neuf enfants, neuf joueurs. Dès l’âge de 2 ans, je prenais le ballon de façon presque innée, sans en avoir conscience. À 4 ans, je voulais jouer en club. Ma mère, qui avait subi la difficulté d’être une femme dans une équipe masculine, tâchait de m’en dissuader. Elle a essayé de me détourner du ballon rond en me faisant faire du judo à 4 ans. Mais je suis têtue. À 4 ans et demi, elle m’inscrivait au foot.

Quand vous êtes-vous rendu compte que votre passion pouvait devenir votre métier ?

Tard. Au début, j’étais juste heureuse de jouer. C’était mon plaisir dans la cour d’école, avec les copains. Jusqu’à 12 ans, j’ai pratiqué deux sports : le judo et le foot. J’ai même été championne de judo de Bretagne. Puis j’ai dû choisir. Il y avait une section « sport études » en football à Lorient. Je l’ai intégrée en sixième. Évidemment, je me suis retrouvée la seule fille. Je ne pouvais pas imaginer être un jour professionnelle : le football féminin pro n’existait même pas.

Vous êtes vice-capitaine de l’équipe de France. Quel est votre rôle ?

La sélectionneuse, Corinne Diacre, s’appuie sur moi pour que tout se passe bien au sein de l’équipe. Je dois aussi montrer l’exemple. Je suis sélectionnée depuis 10 ans. Je peux mettre mon expérience au service des plus jeunes.

En parlant de votre longévité, on vous surnomme « la taulière« . Comment l’interprétez-vous ?

Depuis ma première sélection, en 2009, je n’ai raté aucun rassemblement. J’ai été très régulière. J’ai toujours eu ma place dans cette équipe.

Votre palmarès pourrait faire pâlir certains de vos confrères…

Depuis 2010, avec l’OL, mon club, j’ai tout gagné ! Six Ligues des champions, sept Coupes de France, neuf Championnats de France. Mais il me manque une Coupe du monde.

Corinne Diacre est souvent décrite comme une sorte de Didier Deschamps au féminin. Par la sérénité, ne se rapproche-t-elle pas plutôt d’Aimé Jacquet ?

Elle impose de la rigueur, ne laisse rien au hasard. Elle travaille sur les détails qui, en match, feront la différence. Au départ, elle était très stricte. Mais, comme elle est à l’écoute, elle a lâché sur certaines choses pour la bonne marche du groupe.

Pendant des années, dans l’imagerie populaire, le foot n’était pas un sport de filles. Puis la médiatisation est arrivée. Qu’est-ce que ça a changé ?

Enfant, je n’ai jamais pu suivre un match de championnat féminin. Je ne savais pas que cela existait. Mes modèles étaient des hommes ! À présent, des petites filles peuvent s’identifier à des joueuses professionnelles. Il y a aussi une autre dimension : les petits garçons d’aujourd’hui commencent à trouver normal que des filles jouent au football.

Qu’est-ce qui explique que le foot féminin soit mieux mis en lumière ?

C’est un phénomène de société : la place de la femme dans le sport collectif a changé. Et la fédération a œuvré pour que nous soyons visibles. Après 2010, les garçons de l’équipe de France avaient une mauvaise image, pas nous ! Cela a été un choix mûrement réfléchi de nous mettre en valeur.

Il y a un élément auquel toute sportive de haut niveau est confrontée : la maternité. Un homme n’a pas à se poser de questions, mais une femme doit gérer son désir d’enfant avec sa carrière.

L’envie d’avoir un enfant est la raison qui me fera arrêter le football. Je veux en avoir, même s’il est difficile de se dire qu’il faudra mettre sa carrière entre parenthèses durant au moins un an. Rien n’est fait pour nous accompagner. Et nous devons attendre la fin de notre carrière, vers 36 ou 37 ans, pour envisager la maternité. Même si on sait qu’après 35 ans, pour une femme, les chances d’avoir un enfant diminuent considérablement.

Votre compagnon, Florian, vous a demandée en mariage à Noël.

Nous sommes ensemble depuis l’âge de 18 ans. Nous en avons 30… J’ai la chance d’avoir rencontré quelqu’un capable de comprendre ma passion. Il a su s’adapter au rythme que m’impose le football. C’est important qu’il m’accompagne dans mon développement personnel et professionnel. Il suit les résultats, vient aux matchs, mais garde quand même du temps pour lui. Il a couru cinq marathons, dont ceux de New York, Chicago et Paris. Je n’ai pas pu aller l’encourager, contrainte par mon emploi du temps…

Votre famille est-elle la plus belle équipe de supporteurs ?

Ils sont tous au taquet pour la Coupe du monde. Au fil du temps et de ma professionnalisation, ils ont appris à devenir supporteurs. Les enfants de mes frères et sœurs font du foot, filles comme garçons. Leurs parents les emmènent dès que possible au stade pour me voir jouer. C’est une façon de réunir la famille. Ce qui me fait le plus plaisir, c’est de les entendre me dire : « J’aimerais être comme tata ! »

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