Livre : « Sept leçons sur le cosmopolitisme »

Une confiance ébranlée

À la fin du XXe siècle, plusieurs penseurs contemporains annoncèrent que le cosmopolitisme était pour ainsi dire devenu vrai. Les frontières tant politiques, économiques, culturelles que démocratiques de l’État-nation s’effaçaient. Le présent ouvrage pose la question : le cosmopolitisme est-il impolitique ?

Le cosmopolitisme nouveau qui avait atteint une forme d’hégémonie, du moins auprès des élites mondialisées au cours des années 1990, n’a pas disparu. Il a toutefois perdu de sa superbe.

L’effondrement des tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001, a ébranlé cette confiance. Il y avait des réticences à la mondialisation et à la cosmopolitisation du monde. L’ancienne gauche était historiquement le porteur de ces réticences, mais elle était entre-temps devenue marginale.

Les réticences se réinstallèrent chez les citoyens des démocraties. Les terroristes qui avaient lancé les avions sur les tours géantes l’avaient fait, disaient-ils, au nom de l’islam contre la civilisation occidentale. Une réaction contre l’islam – Jihad vs. McWorld, comme l’avait formulé quelques années plus tôt Benjamin Barber –, mais qui s’étendit rapidement aux questions de la diversité religieuse et de l’immigration, haut lieu de l’idéologie cosmopolite, s’est par la suite intensifiée.

Cette réaction s’agglutinera à la défense des laissés-pour-compte de la mondialisation économique, les anciens ouvriers de la société industrielle. De cette fusion naîtra un nouveau nationalisme que l’on appellera souvent « populisme », ayant pour intention de défendre une manière de vivre, tant dans ses dimensions culturelles qu’économiques, manière de vivre que l’on dira menacée par la diversité migratoire et la mondialisation.

Ce nouveau nationalisme se campera bien souvent dans une droite identitaire, la gauche ayant majoritairement rallié le camp du cosmopolitisme identitaire.

La perte de confiance dans la mondialisation ne fut pas toutefois qu’un phénomène des classes populaires. L’Occident fut alors traversé par un doute. [...] C’est que la dérégulation économique, grand projet du néolibéralisme des décennies 1980 et 1990, a ses ratés. Elle accentue entre autres les inégalités au sein des sociétés démocratiques, rendant celles-ci difficilement gouvernables.

La fragilisation des institutions économiques nationales – ce qu’on nommait dans le cadre des sociétés industrielles « les instruments d’une politique économique nationale » –, institutions qui avaient sinon freiné, du moins régulé, le commerce international, rend l’économie mondiale sujette à des sursauts, à des crises.

La crise de 2008, la crise des prêts hypothécaires, mieux connue sous le nom de crise des subprimes, viendra confirmer le caractère fragile, abstrait jusqu’à être insaisissable, de la nouvelle économie mondiale. Un vent protectionniste alimenta dès lors l’euroscepticisme en Europe – dont le Brexit viendra confirmer qu’il n’était pas un phénomène propre à l’Europe des marges – ainsi que la mouvance américaine qui porta, aux États-Unis, Donald Trump au pouvoir.

Le cosmopolitisme serait-il alors le projet politico-culturel de la mondialisation ? Je suis porté à le croire, comme plusieurs, bien que les penseurs contemporains d’une cosmopolitique s’en défendent bien.

Pour eux, le projet d’une cosmopolitique globale est rendu nécessaire par la mondialisation, mais, à l’encontre du projet néolibéral, il vise à imposer à la mondialisation une communauté politique, une politie (dans le sens de la politea grecque), c’est-à-dire une institution politique capable de réguler l’espace monde, une institution formée par une communauté de citoyens (le demos) – bref, une cosmopolitique.

[…] N’y a-t-il pas un déficit politique, une dimension impolitique dans « le fait » et dans « la proposition » cosmopolites ? Le projet cosmopolitique est-il démocratiquement possible ? Le cosmos peut-il être le lieu d’un demos ?

Ce questionnement sur la nature impolitique du cosmopolitisme n’est pas né des doutes, de la réaction que je viens d’évoquer sur la mondialisation et le projet néolibéral. Notre intérêt pour ce questionnement précède la récente montée des populismes. C’était un intérêt de connaissance qui était plutôt campé, du moins au départ, à gauche, celui d’un questionnement sur la nature de la solidarité dans les sociétés d’individus.

Le libéralisme est critiqué pour la faiblesse des liens sociaux qu’il engendre. La peur de l’anomie a hanté les premiers sociologues, tant Karl Marx qu’Émile Durkheim, qui en firent le cœur de leur sociologie respective. Reproduire des solidarités fut le grand projet des socialistes – celui des utopistes comme des communistes de la fin du XIXe siècle –, jusqu’à ce que la nouvelle gauche se rallie au libéralisme de la subjectivité individuelle, socle philosophique du cosmopolitisme contemporain.

La réponse la plus effective à la crise anomique de nos sociétés ne se réalisa toutefois pas par le communisme ou le socialisme utopique. Elle s’effectua de manière plus réaliste (et plus modestement) à travers le développement de l’État moderne, le compromis social-démocrate, un État qui fut à la fois libéral, national et providentiel, soit l’État-nation ou l’État-providence.

Il s’avéra toutefois que la cosmopolitisation du monde, qui s’affirma à la fin du XXe siècle, effaçait ces deux volets, de façon explicite pour l’État-nation et de façon implicite pour l’État-providence – la mondialisation rimait avec la désaffiliation, avec l’accentuation des inégalités au sein des démocraties. Les formes émergentes de cosmopolitique participaient ainsi à l’affaiblissement des frontières fiscales, contribuant à accentuer la crise de l’État-Providence.

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