Opinion Marc Séguin

Soupe au lait

Dans un cul-de-poule, on fouette quatre œufs et une demi-tasse de farine (à peu près 100 g), plus une pincée de sel. Dans une casserole, sur le feu, on porte un litre de lait à ébullition.

Au premier bouillon faut éteindre, ou du moins baisser le feu, parce que le lait, ça a la mèche courte et ça tourne. On incorpore alors doucement le mélange du cul-de-poule dans le lait chaud, en remuant. C’est quand même drôle, mettre des œufs dans un cul-de-poule, non ?

La clé ici, pour que ça ne vire pas mal, c’est « au premier bouillon ».

On a appris cette semaine que le lobby du lait n’était pas content. Voyons qui remportera cette manche ; la puissance d’un lobby ou l’idée alimentaire de la science. Les gens qui « gèrent » le lait sont puissants.

Ils dépensent des dizaines de millions, chaque année, pour en faire la promotion. C’est une grosse affaire. L’économie n’aime pas se faire étouffer. Même si, à tout hasard, le lait ne serait pas aussi bon qu’on le dit pour la santé. Si on cherche un peu, à part l’eau, y’a pu grand-chose qui semble l’être, hormis les aliments à la mode !

Suis quand même un peu mélangé dans mes positions. Parce que j’adore le fromage en grains.

Car si je souris beaucoup quand on nous casse les couilles à répéter qu’on fait donc du lait de qualité ici, ça demeure confus. De deux choses l’une : pour l’industrie laitière, il faut comprendre qu’un lait de qualité, c’est un lait avec un taux de cellules somatiques bas ; c’est-à-dire avec peu de pathogènes et qu’il est « propre ». Ironie du sort, les grands fromages (souvent de lait cru) sont vivants et proviennent d’un lait qui n’est pas aseptisé par une industrie, qui s’en vante en plus. Au contraire, ailleurs, on célèbre ces différences. Avec fierté.

De deux, le lait de qualité dont se vante notre industrie laitière a justement mis tous ses œufs (!) dans le même panier. Exit les différences, les particularités, les parfums, les spécificités… ce qui a pour effet de faire trembler tout le marché, d’un océan à l’autre, quand on apprend soudainement qu’on va plus ou moins l’interdire aux enfants. Les enfants, à fidéliser, qui sont aux premières loges du marché qu’on veut protéger. Ainsi donc le lait ne sera plus qu’un aliment protéiné comme les autres. On a manqué de vision dans sa véritable qualité ; le goût.

Ça fait quand même des décennies qu’on nous dit d’en boire et d’en manger de manière générique. On a même ajouté une vitamine (D). À un moment donné, dans le passé, on a condamné le beurre. Au profit de la margarine. Un peu plus tard, on l’a ressuscité, en accusant la margarine d’autres maux, comme le fait de contenir des gras saturés ou de favoriser le soya génétiquement modifié… bla-bla-bla.

La science, n’en déplaise à l’archevêché de la pensée, semble parfois être un pendule. Les lobbys ont au moins la constance de leurs convictions ! (je souris ici)

Maintenant, croyez-vous vraiment que les gens vont cesser d’en consommer ? Ça fait des années qu’on nous dit que les chips et la malbouffe, c’est pas winner. Deux industries en croissance. Un conseil : peut-être que la Fédération des producteurs de lait devrait miser sur les qualités bad ass du lait pour en faire sa promotion ? Faisons un calcul : dans un litre de 3,25 %, il y a à peu près 95 % d’eau. C’est comme pour le vin, je me dis ; une bouteille de vin à 14 % d’alcool contient grosso modo 86 % d’eau. Pourquoi le Guide alimentaire veut-il qu’on remplace tout ça par de l’eau ?

Et si ?

Si, au lieu d’une obligation et de la pression d’un lobby, on avait développé le goût de boire et de manger du lait avec de vraies qualités autres que sanitaires ? On serait ailleurs. On le fait pour le pot.

Parenthèse pause-divertissement. Soupe au lait. Se dit aussi d’une personne qui change d’idée subitement. Peut-être que le Guide alimentaire canadien devrait se débarrasser du méchant lait en l’offrant, bien chaud, au président américain. Paraît que ça calme. On sait par ailleurs qu’il est déjà sensible à notre production laitière !

Pendant des années, me suis nourri avec du Quick et du Map-O-Spread. Rendu jusqu’ici sans heurt. De mémoire, aucun des deux « aliments » ne faisait partie des recommandations du Guide.

Revenons aux vaches. Je connais des gens qui ont mangé du bacon cuit dans le beurre toute leur vie. Qui ont chiqué de la couenne de porc comme collation. D’autres qui se sont nourris de steak de viande rouge et de patates bouillies, comme seul légume, pendant 70 ans. Ça me semble honorable comme diète quand un corps travaille et s’adapte. Prenons le problème par le cul au lieu de la tête : peut-être qu’on pourrait continuer de boire du lait tous les jours, même à l’école et dans les lunchs des enfants, si on savait s’adapter aux aliments ? Plus ça va, plus les gens ressemblent à ces vaches qu’on immobilise dans les étables : on adapte leur alimentation à leur immobilisme.

Les vaches, dans l’industrie qui nous occupe ici, ne boivent pas de leur lait. Nous, oui. C’est un fait culturel. On sait aussi que la poutine n’est pas vraiment un groupe alimentaire recommandé ; encore moins depuis quelques jours, parce que le fromage en crottes est diabolisé.

Que restera-t-il à manger quand on aura condamné aussi les légumineuses pour des raisons qu’on voudra croire ?

Pour la soupe au lait, on ajoute un peu de sucre juste avant de servir. C’est encore permis le sucre ? Suis un peu confus. Ou des cubes de tofu, selon nos croyances. Un peu d’ail frais. Ou des vermicelles. Ou du maïs en boîte. Mais de grâce, pas d’eau.

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