OPINION

Benoît XVI fait le jeu des hypocrites

Le pape émérite Benoît XVI est sorti de sa réserve en publiant, jeudi, une lettre de 6000 mots pour aider l’Église à traverser la crise provoquée par les agressions sexuelles contre des mineurs.

En fait, le document se lit comme un réquisitoire contre la culture libérale sévissant dans les séminaires comme dans le reste du monde depuis les années 60. 

En gros, à en croire Benoît XVI, les racines du présent scandale se trouvent dans la révolution sexuelle, dans une interprétation trop progressiste du concile Vatican II, dans le délitement de la théologie morale traditionnelle. Et, surtout, dans le manque de foi, dans l’effacement de Dieu dans les âmes et la société. 

Cette analyse laisse sans voix. Benoît XVI occulte complètement la responsabilité de la culture du silence ayant servi de matrice pour tant d’agressions.

Ce faisant, il disculpe de facto le modèle d’Église clérical et autoritaire qui est justement, selon son successeur, le grand coupable des terribles dérives que l’on sait. Bref, il fait contrepoids aux récents efforts de François en proposant un diagnostic diamétralement opposé au sien. 

Plus encore, en ramenant les actes pédophiles à une déficience de la foi, au fait de vivre avec ou sans Dieu, il laisse entendre que les athées sont plus susceptibles de commettre de pareilles atrocités. 

Si, pendant son pontificat, Benoît XVI a tenté de juguler les agressions sexuelles avec cette perception éthérée du problème, on comprend pourquoi ses actions, par ailleurs réelles, sont restées largement inefficaces. 

La lettre suscite des objections, voire de la consternation en bien d’autres points. C’est un exemple typique de « théologie en vase clos », imperméable aux sciences humaines et déconnectée de la réalité, car jugeant de tout à travers son monocle enfumé. Pire : aucun souci des victimes n’y transparaît. 

Mais l’essentiel est ailleurs : que dissimule la publication d’un tel document, dont l’absence de rigueur et le ton parfois mesquin ressemblent si peu au grand théologien que fut Josef Ratzinger ? 

Certes, on peut pointer son grand âge, l’effet de sa réclusion volontaire, l’amertume découlant du discrédit de l’Église en Occident. C’est sans doute une partie de l’équation. 

Mais quiconque connaît quelque peu le climat de guerre idéologique sévissant au Vatican depuis que François a mis en branle son projet de réforme de l’Église y voit également un geste politique. Après tout, la lettre souligne qu’il faut éviter de prendre les agressions comme prétexte pour « créer une nouvelle Église ». Une expression qui peut très bien désigner le renouvellement de l’Église orchestré par François. 

Les ultraconservateurs

L’insistance de Benoît XVI à souhaiter un retour à l’obéissance à Jésus et à l’Église, tout comme le poids considérable qu’il fait porter à la libéralisation sexuelle dans le dossier des actes pédophiles de la part des prêtres, sent fortement le soufre des milieux ultraconservateurs. Ceux-ci sont obsédés par les questions de mœurs, par la clarté doctrinale et par l’affirmation identitaire. 

Ainsi, le vieux pape émérite serait-il manipulé par la faction d’extrême droite de l’Église ? Cette dernière, qui s’exprime entre autres dans le National Catholic Register et sur LifeSiteNews.com, fut échaudée de ne pas avoir pu faire entendre sa voix lors du sommet sur la protection des mineurs, en février dernier. 

Leur thèse principale : les sévices commis par des prêtres s’expliquent par l’homosexualité, répandue et tolérée dans les milieux ecclésiaux. On en retrouve l’écho dans la lettre de Benoît XVI, qui fustige les « cliques homosexuelles » dans les séminaires après Mai 68. 

En apparence, l’enquête de Frédéric Martel publiée récemment sous la forme du livre Sodoma donne des munitions à ce courant de pensée. Il affirme que plus de 80 % du clergé vaticanais serait homosexuel. Cependant, lui-même gai, Martel n’amalgame jamais homosexualité et pédophilie. Il soutient plutôt la thèse que l’homophobie des ultraconservateurs est souvent liée à leur propre homosexualité, refoulée ou active, mais secrète. C’est donc un livre sur l’hypocrisie des prélats homophobes. 

Cette hypocrisie est la véritable cause des scandales d’agressions sexuelles. Il serait triste que Benoît XVI, qui fut toujours plein de dignité malgré ce qu’on pense de ses penchants théologiques, la compromette dans ses ultimes années en se laissant entraîner au-delà de sa vraie pensée, sur la lande marécageuse des hypocrites.

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