Immigration

Stephen Miller, « décideur en chef »

NEW YORK — Mais qui donc est derrière ces décisions et propositions de plus en plus radicales (et peut-être illégales) de l’administration Trump en matière d’immigration ? La réponse d’Ur Jaddou à cette question plus ou moins innocente fuse : « Stephen Miller ! »

« Il est officiellement un conseiller du président », explique cette ancienne responsable de haut niveau au sein du département de la Sécurité intérieure. « Tous les présidents ont leurs conseillers, bien sûr. Mais Stephen Miller est devenu le décideur en chef sur toutes les questions d’immigration. C’est ce qu’il fait. Et il gagne sur ce plan. »

L’influence de Stephen Miller auprès de Donald Trump ne date certes pas d’hier. Après avoir travaillé pour deux des élus républicains les plus conservateurs – Michele Bachmann et Jeff Sessions –, ce Californien de 33 ans issu d’une famille juive libérale a servi dans la campagne présidentielle du milliardaire de New York en tant que rédacteur de discours et conseiller.

Mais son pouvoir s’est accru au cours des derniers jours. Selon le Washington Post, le conseiller aux allures de technocrate a joué un rôle clé dans la démission forcée de la secrétaire à la Sécurité intérieure Kirstjen Nielsen et dans le retrait de la nomination de Ron Vitiello au poste de directeur de la police de l’immigration (ICE). Avant de partir, Nielsen s’était opposée à la fermeture de la frontière des États-Unis avec le Mexique. Vitiello s’était opposé de son côté au transfert de migrants vers des « villes sanctuaires » se trouvant dans des circonscriptions démocrates.

Les deux responsables avaient invoqué des motifs légaux pour rejeter ces propositions défendues par Stephen Miller. Selon la rumeur, ce dernier réclamerait le départ d’au moins deux autres responsables du département de la Sécurité intérieure, dont le conseiller juridique général.

En expliquant les décisions déjà annoncées, Donald Trump a déclaré qu’il voulait adopter une approche « plus dure » en matière d’immigration. Approche que lui conseille évidemment Stephen Miller, l’un des artisans du décret migratoire antimusulmans annoncé aux premières heures de l’administration Trump ainsi que de la politique de « tolérance zéro » ayant mené à la séparation des familles à la frontière sud.

« L’instinct naturel du président est de tomber d’accord avec les propositions de Stephen Miller. »

— Ur Jaddou, qui enseigne le droit à l’American University et dirige le DHS Watch, organisme de surveillance indépendant

« Quand le responsable d’un département arrive dans le bureau Ovale et dit : “Je ne sais pas si nous pouvons faire cela”, le président contre-attaque. D’autant plus qu’il a à ses côtés un conseiller qui lui dit : “Oui, nous pouvons le faire, et nous devrions le faire.” »

Aux yeux de plusieurs experts, cependant, les propositions et décisions défendues par Stephen Miller sont contre-productives. Depuis plusieurs mois, notent-ils, les passeurs exploitent à leurs fins les menaces du président de fermer la frontière ou de restreindre le droit à l’asile. Ils les répètent dans des pubs pour convaincre les citoyens désespérés d’Amérique centrale de partir vers les États-Unis avant qu’elles ne soient mises à exécution.

Autres décisions contre-productives, selon les mêmes experts : le refus de l’administration Trump de poursuivre la participation américaine à un programme régional instauré en 2016 pour gérer le problème des migrants et le retrait d’aides financières aux pays d’Amérique centrale.

« Si ces programmes et d’autres encore avaient été maintenus, je crois que nous aurions une meilleure situation à la frontière sud », commente Ur Jaddou, qui a aussi été conseillère juridique générale du Service de citoyenneté et d’immigration de 2014 à 2017.

Mais le groupe dont fait partie la juriste – America’s Voice – doute que Donald Trump et Stephen Miller veuillent vraiment corriger la situation. Il accuse en fait le duo de vouloir perpétuer la crise et le chaos à la frontière sud pour des raisons politiques et électoralistes.

« Ils voient dans cette approche une victoire certaine, peu importe ses résultats, dit Ur Jaddou. Si l’approche échoue, si elle nuit à des gens, cela n’a pas d’importance parce qu’à la fin, le président pourra dire : “Je suis un dur. La faute incombe aux tribunaux, aux juges, aux démocrates.” Et sa base électorale adore ça. Elle carbure à ça. »

hypocrite, selon un oncle

Stephen Miller rejette d’emblée ce genre d’analyse. En défendant l’idée d’un « shutdown » pour obtenir le financement pour la construction d’un mur à la frontière sud, il a dit : « L’enjeu est de savoir si les États-Unis resteront un pays souverain, si nous pouvons fixer et appliquer les règles d’entrée dans notre pays. »

La famille de Stephen Miller doit quand même continuer à s’étonner de le voir participer à la formulation d’une politique qui relève du « nationalisme blanc », selon ses critiques. Il est vrai que le jeune homme a adopté avant l’heure le rôle d’un « troll » conservateur. « Oussama ben Laden se sentirait bienvenu au Santa Monica High School », écrivait-il à l’âge de 16 ans dans le courrier des lecteurs d’un journal local.

Mais l’un de ses oncles l’a publiquement traité d’hypocrite l’an dernier. Dans une tribune publiée sur le site de Politico, David Glosser a écrit que sa famille n’aurait jamais pu fuir les pogroms de l’empire russe et trouver refuge aux États-Unis « si les politiques d’immigration défendues par [son] neveu avaient été en vigueur » en 1903.

C’était avant que Stephen Miller ne conseille à Donald Trump d’adopter des politiques encore « plus dures ».

En chiffres

92 000

Nombre de migrants interceptés à la frontière des États-Unis avec le Mexique en mars dernier, dont 58 000 familles, un sommet depuis 2007.

800 000

Nombre de dossiers de demandeurs d’asile en attente de traitement (il s’écoule en moyenne 700 jours avant qu’une demande ne soit traitée).

Trump accusé d’incitation à la violence contre une élue musulmane

Les élus démocrates ne décoléraient pas hier contre le président américain, l’accusant « d’inciter à la violence » contre Ilhan Omar, après son tweet associant des propos de l’élue musulmane du Congrès aux images des attentats du 11-Septembre.

Face à la polémique, la Maison-Blanche a assuré que Donald Trump n’essayait « pas d’inciter à la violence ».

La présidente démocrate de la Chambre des représentants a demandé à la police du Capitole un renforcement de la sécurité d’Ilhan Omar, de sa famille et de son équipe, indiquant que les forces de l’ordre continueraient à « surveiller et répondre aux menaces auxquelles elle fait face ».

« Les mots du président pèsent énormément et sa rhétorique haineuse et incendiaire crée un véritable danger », a tonné Nancy Pelosi hier, dans un communiqué, exhortant le président à « retirer sa vidéo dangereuse et irrespectueuse ».

Donald Trump avait publié vendredi sur Twitter une vidéo associant des propos tenus par Ilhan Omar, l’une des deux premières femmes musulmanes élues au Congrès, aux images des tours jumelles de New York en feu.

S’exprimant en mars dernier devant le Conseil des relations américano-islamiques (CAIR), la représentante du Minnesota à la Chambre basse avait alors estimé que l’organisation avait été fondée après les attentats du 11-Septembre « parce qu’ils reconnaissaient que certaines personnes avaient fait quelque chose et que chacun d’entre nous commençait [de ce fait] à perdre accès à nos libertés citoyennes ».

Des conservateurs ont accusé Ilhan Omar de minimiser, par sa formulation, l’attaque la plus meurtrière sur le sol américain.

La vidéo postée par le président républicain et visionnée plus de 9 millions de fois hier a suscité un torrent de réprobation du côté démocrate.

« Rappeler à l’ordre »

« Le président incite à la violence contre une membre du Congrès en exercice – et un groupe entier d’Américains en fonction de leur religion. C’est répugnant. C’est scandaleux », a par exemple tweeté la sénatrice et candidate à l’élection présidentielle Elizabeth Warren.

« La vie d’Ilhan est en danger », a aussi réagi la jeune élue de la Chambre des représentants Alexandria Ocasio-Cortez.

La Maison-Blanche a fermement défendu le président américain.

Donald Trump « n’essaie pas d’inciter à la violence contre quiconque », a justifié sa porte-parole Sarah Sanders, hier, sur la chaîne Fox News.

« Le président ne souhaite assurément aucun mal ni aucune violence contre personne, mais [il] doit absolument rappeler à l’ordre la membre du Congrès pour non pas un seul, mais de nombreux commentaires antisémites », a-t-elle dit sur ABC.

Sarah Sanders semblait faire ici référence à une autre polémique impliquant Ilhan Omar après de récents commentaires sur Israël jugés antisémites par de nombreux élus, y compris dans le camp démocrate.

Elle avait sous-entendu que des élus américains soutenaient Israël par intérêt financier. Elle s’était ensuite excusée publiquement.

« Merci de vous tenir à mes côtés – contre une administration qui cherche à bannir les musulmans de notre pays – dans le combat pour l’Amérique que nous méritons », a réagi sur Twitter Ilhan Omar, réfugiée somalienne, à la suite de la vidéo postée par le président républicain.

Parti démocrate

Pete Buttigieg, vedette montante des démocrates, se lance

Pete Buttigieg, jeune maire ouvertement gai d’une ville moyenne des bassins industriels américains, devenu un phénomène de ce début de campagne présidentielle, a lancé officiellement hier sa candidature à l’investiture démocrate pour 2020. « Mon nom est Pete Buttigieg », a lancé le trentenaire en bras de chemise. « On m’appelle “Mayor Pete”. Je suis un enfant de South Bend, dans l’Indiana, et je me présente à l’élection présidentielle américaine. » À 37 ans, ce millénial diplômé de Harvard aux positions progressistes qui a servi en Afghanistan a annoncé, lors d’une réunion publique à South Bend, son ambition : déloger Donald Trump de la Maison-Blanche. « On vend un mythe aux communautés rurales et industrielles : le mythe selon lequel on pourrait arrêter le temps et revenir en arrière », a-t-il clamé devant une foule en liesse, en référence au slogan de Donald Trump martelé depuis des années : « Rendre sa grandeur à l’Amérique ». « Ici, c’est le moment, probablement l’unique moment dans l’histoire américaine, où il pourrait être logique que quelqu’un de mon âge, ayant l’expérience du Midwest industriel, […] apporte quelque chose qui aidera réellement les Américains », avait-il dit sur NBC dimanche dernier. 

— Agence France-Presse

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