secteur aéronautique

Quelque 250 financiers ont participé à la journée des investisseurs organisée par Bombardier, hier à New York, où ils ont voulu se faire rassurer par la haute direction de l’entreprise montréalaise.

Chronique

L’obsession des liquidités et l’inquiétude de la dette

New York — Des investisseurs institutionnels, de gros actionnaires, des analystes financiers, des banquiers et des créanciers de Bombardier ont eu droit hier à New York à une présentation – assortie d’une soixantaine de tableaux et de graphiques – de chacun des responsables des différentes divisions de Bombardier, dont évidemment son PDG Alain Bellemare et son chef de la direction financière John Di Bert, les deux vedettes de l’évènement.

Encore une fois, Alain Bellemare a exposé les derniers développements de son plan de redressement, établi en 2015 lors de sa nomination comme PDG, qui prévoit le retour à la profitabilité pour l’exercice 2020 tout en atteignant l’objectif de dégager des flux de trésorerie excédentaires de 1 à 1,25 milliard US.

Plus tôt dans la journée, Bombardier avait rendu publiques ses dernières prévisions pour la prochaine année financière, au cours de laquelle l’entreprise prévoit réaliser un chiffre d’affaires de 18 milliards US, en hausse de 10 % par rapport à 2018.

Cette hausse de revenus surviendra notamment grâce à l’entrée en production prochaine du Global 7500, le nouveau jet d’affaires qui se détaille 75 millions US pièce.

Bombardier prévoit livrer entre 15 et 20 Global 7500 en 2019, ce qui va faire passer sa production totale de jets d’affaires de 135 à 150-155 appareils l’an prochain.

La cadence de production des Global 7500 passera à 35-40 appareils en 2020 alors que Bombardier prévoit toujours atteindre sa cible attendue de retour à la rentabilité avec des revenus de 20 milliards et des profits d’exploitation de 1,6 milliard, tout en dégageant des liquidités excédentaires de 750 millions à 1 milliard US.

L’entreprise montréalaise a été malmenée lors du dévoilement des résultats de son troisième trimestre, il y a un mois, ayant été incapable de dégager les flux de trésorerie positifs qu’elle avait promis.

Bombardier s’est plutôt retrouvée avec un trou de 600 millions en raison de retards de livraison rencontrés dans sa division ferroviaire. L’action de l’entreprise avait brutalement chuté et se négocie depuis légèrement au-dessus de 2 $.

Les investisseurs ont semblé avoir mal accueilli les dernières prévisions financières de Bombardier, son action ayant chuté hier de plus de 6 % en début de journée pour finalement clôturer en très légère baisse.

Chipotage sur les liquidités

Mais la question des liquidités a encore fait surface hier alors que plusieurs investisseurs et analystes financiers ont jugé floues les prévisions pour 2019 qui tablent sur des flux financiers excédentaires de seulement 250 millions, selon les estimations de l’entreprise.

Une somme peu élevée étant donné que Bombardier va encaisser près de 400 millions des livraisons en retard de sa division ferroviaire et qu’elle va aussi récolter près de 1 milliard de la vente de sa division d’avions Q400 et des activités d’entraînement de pilotes de jets d’affaires.

John Di Bert, chef de la direction financière de Bombardier, a plusieurs fois dû expliquer que l’entreprise devrait encore réinvestir jusqu’à 250 millions dans la production des Global 7500 et prévoir 250 millions en coûts de restructuration, notamment pour le paiement des indemnités de départ pour les 5000 emplois que l’entreprise prévoit éliminer l’an prochain.

La dette de 9,5 milliards US de Bombardier a aussi fait l’objet de certaines inquiétudes des investisseurs. On sait que c’est à partir de 2020 que Bombardier devra faire face à ses obligations alors qu’une première tranche de 850 millions arrivera à échéance. En 2021, c’est un autre milliard de dette que Bombardier devra rembourser ou renégocier.

Un analyste a fortement suggéré que l’entreprise utilise le milliard de dollars qu’elle va récolter de la vente de deux de ses divisions en 2019 pour réaliser un premier remboursement. John Di Bert a poliment répondu en disant que Bombardier avait toujours été en mesure de gérer ses échéanciers et que l’entreprise prendrait les meilleures décisions quand le temps viendrait.

Cela dit, le dialogue entre la haute direction de Bombardier et les investisseurs s’est déroulé de façon plutôt positive alors que l’entreprise a pu mettre en lumière les améliorations enregistrées par ses différentes divisions, tant au chapitre financier qu’au chapitre opérationnel.

Un important émetteur d’obligations de Bombardier, qui ne voulait pas être identifié, est sorti content, mais réaliste de la présentation d’hier, qui a duré deux heures et qui a été suivie d’une période de questions d’une heure.

« Ils font des progrès par rapport à la situation extrêmement difficile dans laquelle ils étaient il y a trois ans et leur plan de redressement donne les résultats attendus. Mais c’est clair qu’il reste encore beaucoup d’obstacles à franchir avant que Bombardier ne réussisse à sortir de la zone de risques où elle se trouve », a convenu le financier new-yorkais.

Jeff Molinari, analyste associé chez Cowen and Company, une firme de courtage new-yorkaise qui suit l’entreprise montréalaise depuis des années, a pour sa part estimé tout à fait réaliste la feuille de route vers la rentabilité qu’a défendue Alain Bellemare et son équipe.

« Leurs objectifs m’apparaissent réalisables. Ils ont déjà fait un bout de chemin. Notre firme recommande même l’achat de l’action de Bombardier. Oui, le titre a beaucoup chuté, mais depuis deux mois le marché en général est assez fou », a-t-il souligné.

Entrevue avec Alain Bellemare

« Il fallait clarifier notre message »

Le PDG de Bombardier s’est dit très satisfait d’avoir pu rencontrer hier autant d’investisseurs au cours d’une seule et même présentation afin de mieux leur expliquer les enjeux entourant l’avenir financier de l’entreprise, enjeux qui avaient besoin d’être clarifiés, estime-t-il.

Est-ce que vous pensez que votre message a été bien entendu par la communauté financière ? Mieux que lors du dévoilement de vos résultats financiers du troisième trimestre ?

Absolument. Cette rencontre a permis de mieux faire comprendre où on en était avec notre plan de redressement. Il y a un mois, lors du dévoilement de nos résultats financiers, on avait mal expliqué où on était rendus. Tous les analystes ont sauté sur le fait qu’on n’avait pas livré les liquidités qu’on avait promises et ils ont tous fait des projections sur l’impact que cela pourrait avoir sur le remboursement de notre dette.

Là, ils ont pu avoir une vision beaucoup plus large des transformations que l’on a mises en place et qui donnent des résultats. Laurent Troger [PDG de Bombardier Transport] a fait une présentation très convaincante des avancées qui ont été réalisées et de celles qui restent à venir.

Les gens ont compris que Bombardier n’était plus l’entreprise à haut risque qu’elle était en 2015. Ils ont compris quels progrès on a accomplis et où on va être en 2020.

Vous avez commencé votre présentation en rappelant aux investisseurs l’enquête que mène l’Autorité des marchés financiers sur la vente d’options qui a été effectuée par les hauts dirigeants de Bombardier. Pourquoi ce rappel ?

Je voulais clarifier la situation. Dire que l’on comprenait que l’AMF mène une telle enquête et que l’on y collabore pleinement, mais aussi expliquer aux investisseurs que la haute direction conserve toujours 80 % des options qui leur ont été octroyées, ce qui démontre leur confiance dans le potentiel que peut livrer Bombardier à l’avenir.

Il a été beaucoup question de votre capacité à dégager des flux de trésorerie positifs et du défi qui vous attend en 2020, alors qu’une première échéance de votre dette de 9,5 milliards US arrivera à maturité. Sentez-vous toujours une inquiétude de la part des investisseurs ?

C’est certain qu’en période de hausse des taux d’intérêt, la dette en inquiète plusieurs. Mais on se prépare à cette éventualité. Tout notre plan de redressement vise à arriver en 2020 avec la capacité financière pour faire face à nos responsabilités.

Il fallait réduire le risque, on l’a fait en sécurisant le programme de la C Series. Nos dépenses en investissement vont être réduites de 50 % à partir de l’an prochain – de 600 à 800 millions par année au lieu de 1,3 milliard –, ce qui va nous permettre de dégager plus de liquidités et de redevenir profitables. C’est ça, le plan qu’on exécute à la lettre.

Certains investisseurs préféreraient que vous vous attaquiez à la réduction de votre dette, plutôt que de racheter les actions que la Caisse de dépôt détient dans Bombardier Transport. Vous n’avez pas précisé vos intentions là-dessus. Pourquoi ?

On garde toutes nos options ouvertes. Le contexte évolue de mois en mois. On peut commencer à racheter les actions de la Caisse à partir de l’an prochain, mais on n’est pas obligés de le faire. On a des fenêtres en 2020 ou 2021. On va adapter notre stratégie au contexte.

Bombardier vient d’être exclue d’un deuxième contrat d’importance dans le domaine du rail au Canada. Après le REM, voici maintenant que Via Rail s’apprête à accorder un important contrat à votre concurrent. Comment réagissez-vous à cette nouvelle tuile ?

Je ne veux pas répondre à cette question parce qu’on garde encore un espoir que le gouvernement fédéral modifie sa position. Aux États-Unis, le Buy American Act impose un contenu américain de 65 %. Partout en Europe, les gouvernements favorisent un fort contenu local.

La France vient de donner un contrat de plus de 3 milliards à Alstom, sans appel d’offres. On veut juste être considérés parmi les soumissionnaires.

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