Notre choix

L’état des gens

Drame
L’atelier
Laurent Cantet
Avec Marina Foïs, Matthieu Lucci, Warda Rammach
1h53
Quatre étoiles

Laurent Cantet fait du cinéma politique. À la différence de plusieurs des cinéastes qui s’engagent dans cette voie, il ne privilégie pourtant aucun camp, aucune thèse, aucune idéologie. Écartant d’emblée le moindre élan démagogique, il préfère plonger dans un enjeu aussi complexe que sensible, en laissant au spectateur le soin d’alimenter sa propre réflexion, quitte à lui faire mettre en doute ses idées reçues.

Le récit de L’atelier est campé à La Ciotat, une petite ville portuaire plantée dans un décor magnifique, jadis réputée pour ses chantiers navals. En cet été 2016, Antoine (Matthieu Lucci) s’inscrit à un atelier d’écriture mené par Olivia (Marina Foïs), une romancière connue. Avec quelques autres jeunes en insertion, Antoine s’attaque ainsi à l’écriture d’un roman noir ayant La Ciotat pour décor. Des divergences émergent rapidement entre le groupe et le jeune homme. Ce dernier s’aperçoit vite que cet exercice sert essentiellement de prétexte pour faire resurgir de façon nostalgique le passé glorieux d’un endroit ayant perdu son lustre depuis la fermeture des chantiers navals il y a une trentaine d’années. Surtout, Antoine estime qu’on évacue complètement les enjeux actuels de la société française, un comble au lendemain des attaques de Charlie Hebdo et du Bataclan. Pourquoi ne pas aborder de front ces questions anxiogènes, et, plus largement, traiter de tout ce qui peut mener à l’exclusion et au radicalisme ?

Cantet sème tout de suite le doute à propos d’Antoine en le montrant très replié sur lui-même, ventilant parfois sa colère intérieure en jouant à des jeux vidéo, ou en nourrissant une fascination pour les armes. Il est aussi, surtout, celui qui est marginalisé par le groupe à cause de ses affirmations très tranchées, qui jurent nettement avec le discours des autres. Au point où Olivia sera fortement intriguée par le jeune homme et s’en approchera de loin. Ou de trop près. La sensualité qui émane de la façon qu’a le cinéaste de filmer cette espèce d’attirance dangereuse n’est en rien innocente.

Une jeunesse en révolte

Dans la parfaite continuité d’une démarche singulière, amorcée avec Ressources humaines, le film qui a révélé Laurent Cantet il y a près de 20 ans, L’atelier pourrait presque être la suite d’Entre les murs. On ne peut s’empêcher de penser que ces jeunes, à l’orée de l’âge adulte, auraient pu réchauffer les mêmes bancs d’école que les enfants d’hier. L’analogie s’arrête là, cela dit. Bien des choses ont changé depuis, notamment une cristallisation du discours ultranationaliste, auquel souscrivent maintenant, parfois, des gens issus des plus jeunes générations.

Le rôle que compte jouer Olivia renferme à cet égard une part ambiguë. Se rapproche-t-elle du jeune homme pour vraiment tenter de le comprendre ou l’utilise-t-elle plutôt pour trouver l’inspiration d’un nouveau roman ? Autrement dit, veut-on vraiment prêter l’oreille à une jeunesse en révolte ? Avons-nous seulement la capacité à bien l’entendre ? C’est la question que pose brillamment Laurent Cantet dans son film, sans jamais juger les uns ni les autres, histoire de faire écho à l’état des gens plutôt qu’à l’état des choses.

Critique

Venger la mère

DRAME
La promesse de l'aube
Éric Barbier
Avec Charlotte Gainsbourg, Pierre Niney, Pawel Puchalski
2 h 10
Trois étoiles et demie

SynoPsis

C’est l’adaptation du roman de Romain Gary dans lequel il raconte sa relation intense avec sa mère, de son enfance difficile en Pologne jusqu’à l’âge adulte en France, pendant la Seconde Guerre mondiale.

C’est un écrin somptueux qu’offre le réalisateur Éric Barbier à La promesse de l’aube de Romain Gary, probablement l’un des livres les plus émouvants jamais écrits sur l’amour d’un fils pour sa mère. On retrouve ici les reconstitutions à grand déploiement des films d’époque français, une direction photo extrêmement soigné, et un respect sincère du roman, peut-être même trop. Trop comme l’est Nina (Charlotte Gainsbourg, étonnante dans un contre-emploi) dans ses rêves fous et son admiration de la France.

Ce qu’on apprécie est cette façon de souligner à quel point le jeune Romain (Pierre Niney, toujours angoissé, et on le comprend) passe son temps à se sentir contrarié dans son désir désespéré de réussir comme sa mère le voudrait, afin de lui offrir une revanche sur son destin broyé. Et la barre est haut placée. Trop haut. Parce que Nina veut faire de son fils un impossible héros de roman, alors que l’enfant (joué par Pawel Puchalski) n’a pas encore les moyens d’y parvenir. Et c’est par l’écriture que lui en fera, de son côté, une grande héroïne – tout en tentant de devenir musicien, écrivain, figure de la résistance, aviateur…

Cet amour fusionnel est terrible, parce qu’il est tout aussi sublime qu’étouffant. Barbier mélange des éléments biographiques réels de Gary à la vision romancée de l’écrivain sur sa propre vie, prenant le parti de ce dernier en utilisant une narration à même le texte du roman. Ceux qui ne l’ont pas lu devront sortir les mouchoirs, car la finale est un crève-cœur dont on ne se remet pas.

Critique

Un film important

Drame 
Indian Horse
(V.F. : Cheval indien)
Stephen Campanelli
Avec Sladen Peltier, Forrest Goodluck, Ajuawak Kapashesit
1 h 40
3 étoiles et demie

SynoPsis

Dans le nord de l’Ontario, un enfant autochtone est volé à sa famille et placé dans un pensionnat autochtone. Le hockey deviendra sa planche de salut. Plus tard dans sa vie, toutefois, le racisme ambiant et l’alcoolisme réveilleront en lui de vieux démons. 

Le deuxième long métrage de Stephen Campanelli, qui avait réalisé le thriller Code Momentum avec Morgan Freeman, représente une très agréable surprise en provenance du Canada anglais. Tourné en Ontario par un Montréalais d’origine, il s’agit d’un film au grand cœur, un drame touchant.

Indian Horse est d’abord l’un des plus grands romans autochtones écrits au Canada par l’Anishinaabe Richard Wagamese, mort il y a un an à peine. L’auteur a tout de même pu choisir le scénariste et a collaboré aux premières versions de l’adaptation.

Le roman et le film parlent du sport comme moyen de survie, mais surtout de la vie atroce des enfants dans les pensionnats autochtones. Cette tache dans l’histoire canadienne ne disparaîtra pas par enchantement. Raison de plus d’aborder le sujet.

Le scénariste Denis Foon respecte d’ailleurs presque à la lettre le roman au titre éponyme. Aidé en cela par la brillante direction photo d’Yves Bélanger, Indian Horse est un film réussi sur les plans visuel et narratif, quoique inégal par moments.

Certaines scènes font notamment preuve de manichéisme, d’autres sont remplies de bons sentiments. Mais qui a adoré le roman aimera sans doute le film.

Les interprètes autochtones y sont excellents et, surtout, il s’agit d’une histoire autochtone importante, voire nécessaire, qui méritait d’être portée à l’écran avec tout le respect et l’humanité que lui porte Stephen Campanelli.

Critique

Ce passé qui détruit 

Drame
Allure
(V.F. : Emprise)
Carlos et Jason Sanchez
Avec Evan Rachel Wood, Julia Sarah Stone, Maxim Roy
Trois étoiles et demie

SynoPsis

À 30 ans, Laura accumule les rapports hors norme, autant intimes que familiaux, l’héritage d’une enfance opaque. Quand elle rencontre Eva, une pianiste de 16 ans désillusionnée et solitaire, elle entrevoit l’espoir d’une libération affective. Mais la manipulation et la dépendance menacent leur relation fragile…

Dès les premières images d’Allure, on reconnaît le style léché des frères Carlos et Jason Sanchez. Leurs photographies contemporaines aux atmosphères tourmentées sont réputées et il n’est donc pas étonnant que la perte d’innocence et le contrôle d’un être humain sur un autre se retrouvent au cœur de leur premier long métrage.

Dans Allure, une jeune fille exaspérée par sa mère succombe au charme d’une femme en quête d’amour et de bien-être. Cette femme, Laura, jouée superbement par Evan Rachel Wood, a une sexualité perturbée, comme en témoigne la première scène du film, assez torride. La relation trouble qu’elle commence avec la jeune pianiste classique, Eva (Julia Sarah Stone), apparaît vite dérangeante et vouée à l’échec. Un malaise s’installe et va demeurer tout le long du récit parfois épuisant à suivre mais qui fournit, petit à petit, les clés de l’histoire de Laura.

Avec des prises de vue efficaces, des mises en scène parfois un peu trop appuyées, des ambiances à la fois réconfortantes et inquiétantes, et malgré quelques imprécisions, Carlos et Jason Sanchez parviennent à donner une réalité plausible aux errements de cette prédatrice sexuelle ayant baigné dans des dérives délictueuses durant sa jeunesse. Allure entretient une tension percutante du début à la fin et explore avec finesse quelques paramètres de la psychologie humaine. On a hâte au deuxième opus des deux frères montréalais.

Documentaire

Réfléchir ensemble sur la planète bleue

Documentaire
La Terre vue du cœur
Iolande Cadrin-Rossignol
Avec Hubert Reeves, Karel Mayrand, Mario Cyr, Michel Labrecque
1h30
Trois étoiles et demie

SynoPsis

Avec Hubert Reeves en tête, une brochette de scientifiques, philosophes, explorateurs et militants écologistes évoquent leur amour de la Terre, les démarches qu’ils ont entreprises pour mieux la faire connaître et la préserver des dangers qui la menacent.

Dans La Terre vue du cœur, Hubert Reeves, des scientifiques et des militants écologistes disent que l’humain doit cesser de se comporter comme s’il était l’unique propriétaire de la planète et plutôt réfléchir au fait, indéniable, qu’il en est un simple élément parmi d’autres.

Or, ce propos nous est transmis sans jamais (ou presque) prendre un chemin alarmiste ou moralisateur. Il nous est plutôt suggéré avec un mélange de subtilité, de beauté et de douceur à travers les témoignages de gens qui, depuis longtemps, sont passés de la réflexion environnementale aux gestes.

Et c’est incroyablement beau ! On écoute ces individus nous parler de ce qu’ils ont fait pour mieux célébrer la planète bleue et on a une envie folle, à notre tour, de passer à l’action.

Comment, par exemple, ne pas être transporté en écoutant Michel Labrecque du Jardin botanique de Montréal raconter son passage sur le Radeau des cimes pour étudier la canopée de la forêt amazonienne ?

Ou comment ne pas s’émouvoir lorsqu’une scientifique de la Floride nous raconte avoir inventé un leurre pour mieux étudier la faune et la flore luminescentes des fonds marins ?

C’était trop beau pour rester ainsi. Au bout de 50 minutes, le film prend un virage tendancieux sur la surconsommation de viande et la surexploitation agricole avec images culpabilisantes assorties. Un des interviewés a beau nous dire qu’il n’y a rien de mal à tuer un animal pour le manger, le bien-être euphorique du départ est dissipé.

Heureusement, la cinéaste revient vite explorer des avenues plus intéressantes. Notamment, les initiatives prises à Montréal pour mieux vivre avec la nature.

Dans son ensemble, La Terre vue du cœur est un film pertinent. C’est un film à voir en famille pour susciter la discussion.

Critique

Trop, c’est comme pas assez

Film d’action
Rampage
(V.F. : Ravages)
Brad Peyton
Avec Dwayne Johnson, Jeffrey Dean Morgan, Naomie Harris
1 h 47
Deux étoiles

SynoPsis

Primatologue solitaire, David (Dwayne Johnson) a plus de facilité à communiquer avec les singes (par langage des signes) qu’avec ses semblables. Son meilleur ami, George, est un gentil gorille plein de tours dans son sac, dont il a sauvé la vie enfant. À la suite d’une expérience génétique qui tourne mal, George se transforme en monstre géant et méchant. Tout comme d’autres animaux hors de contrôle qui deviennent des prédateurs détruisant tout sur leur passage. Avec l’aide d’une généticienne déterminée (Naomie Harris), David met au point un antidote. Le duo fera tout pour empêcher la destruction de la planète.

« Big Meets Bigger », le sous-titre de l’affiche du film, annonce bien les couleurs de Rampage.

Trop de testostérone, trop de vacarme, trop de mouvements saccadés de caméra, trop d’effets spéciaux bidons, trop de personnages secondaires inutiles, trop de bons sentiments, trop de morale à quatre sous… Mais pas assez de finesse et de talent.

D’accord, les films de monstres n’ont jamais fait dans la nuance et la modération. Et King Kong n’était pas follement amoureux de Jessica Lange. Or, lorsqu’un cinéaste hollywoodien prend les commandes d’un film d’action divertissant, il a le choix de réinventer le genre ou de s’amuser comme un enfant. Le réalisateur Brad Peyton ne fait ni l’un ni l’autre avec Rampage. Il nous offre un long métrage d’action brouillon, qui hésite entre le vrai et le faux, la franche rigolade et le message écologique, la satire et la romance.

« Les vrais monstres, ce sont les hommes », nous a confié le réalisateur en entrevue, pour expliquer la relation presque incestueuse entre le primatologue dur à cuire et son adolescent de gorille. Depuis quand va-t-on voir un film de monstres pour se faire raconter que ces derniers sont plus intelligents et gentils que nous ?

Après sa défaite à la Seconde Guerre mondiale, avec Godzilla, Ultraman, entre autres séries populaires, le Japon a créé des monstres énormes et terrifiants pour se rassurer sur la condition humaine. Rampage fait tout le contraire. Et on sort de la salle avec un drôle de sentiment : celui de se sentir plus bête qu’à l’arrivée.

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