Les rencontres de la sommelière

Épatants Chiliens

La sommelière Véronique Rivest raconte ses découvertes, ses coups de cœur (ou de gueule) et sa passion pour le vin.

Le 27 février 2010, un tremblement de terre frappe le Chili. Le choc, tellement violent, est ressenti à la grandeur du pays, et jusqu’en Argentine et au Pérou. Plus de 500 personnes perdent la vie, et d’innombrables bâtiments et infrastructures sont démolis. Tout comme de nombreux chais, vignobles et des milliers de litres de vin.

À peine un mois plus tard, je me rends à Santiago pour prendre part au Concours du meilleur sommelier du monde. Le Chili, en tant que pays hôte, accueille près de 400 personnes de partout dans le monde, alors qu’il peine encore à se remettre de la catastrophe. Pourtant, si on ne le savait pas, on ne devinerait jamais le cauchemar que les Chiliens viennent de traverser. Toute l’organisation – les itinéraires, les visites de vignobles, l’hébergement – a été revue afin de nous accueillir dans les meilleures conditions. Il est hors de question que le Chili renonce à cette occasion de faire connaître ses vins au monde. La résilience, la force de caractère et la gentillesse des Chiliens nous ont tous estomaqués.

Le Chili s’est bâti une réputation pour des vins abordables, d’un très bon rapport qualité-prix, en particulier les cabernets sauvignons. Mais il a beaucoup plus d’une corde à son arc.

Le climat méditerranéen de la Vallée centrale permet en effet d’élaborer, de façon constante, de bons vins à prix doux. Mais croire que c’est tout ce que le pays a à offrir, c’est sous-estimer l’esprit curieux et la détermination des Chiliens.

Très vite, plusieurs producteurs ont voulu démontrer qu’ils pouvaient aussi faire de grands vins. Certains, tel l’infatigable Eduardo Chadwick de la maison Errazuriz, n’ont pas hésité à faire déguster leurs grandes cuvées aux côtés des plus grands cabernets de Bordeaux et d’ailleurs pour prouver leur valeur. Un pari maintes fois réussi.

Le cabernet sauvignon est arrivé au Chili au milieu du XIXe siècle. L’élite chilienne voulait des cépages nobles pour élaborer des vins à l’image des grands vins français. Le cabernet sauvignon était alors l’incontournable, et le modèle était Bordeaux. Et comme la bourgeoisie chilienne était installée à Santiago, c’est près de la ville, dans la région de Maipo, qu’on a implanté ces vignes.

Mais on faisait du vin au Chili bien avant l’arrivée du cabernet. Les premières vignes ont été plantées au XVIe siècle dans toute la Vallée centrale par les colons européens et les missionnaires. Quand l’attention s’est tournée vers le cabernet sauvignon et Maipo, on a oublié ces vignobles plantés loin de la capitale, avec des cépages alors jugés plus rustiques.

C’est souvent le cas dans les nouveaux pays viticoles. On prend d’abord modèle sur les autres, faute de traditions propres. Puis, avec l’expérience, on finit par se faire confiance et par vouloir développer son propre style, définir ses propres terroirs.

C’est ainsi que les vignerons chiliens ont commencé à repousser les limites, à quitter le confort de la Vallée centrale pour planter la vigne sous des climats plus marginaux. Vers la côte, où l’influence du Pacifique vient rafraîchir les terres, ou en grimpant toujours plus haut dans les Andes, où les conditions sont plus extrêmes et le raisin doit lutter pour mûrir. Ils ont aussi planté de la vigne au nord, où des ciels cristallins et des sols riches en minéraux donnent une signature toute particulière aux vins. Au sud, on redécouvre les vieilles vignes de païs (un des tout premiers cépages apportés par les colons espagnols), de muscat et de carignan, cultivées en gobelet et non irriguées, témoins de l’histoire viticole du pays. Et l’exploration continue : tout au sud, à plus de 1000 km de Santiago, on plante de la vigne là où il n’y en a encore jamais eu.

Cette grande ouverture d’esprit et cette volonté de toujours pousser plus loin font en sorte que les vins sont en constante évolution. On ne peut pas se fier à ce qu’on a goûté il y a dix ou même cinq ans.

Les vins qu’on connaissait déjà continuent de s’améliorer : moins extraits et moins boisés, plus fins, ils laissent mieux transparaître le terroir. Puis il y a tous ceux qu’on ne connaissait pas, issus de nouvelles régions ou de vieux vignobles qui avaient été oubliés.

C’était déjà bien apparent en 2010. Malgré l’énorme catastrophe qui venait de s’abattre sur le pays, les Chiliens avaient une énorme fierté à nous faire découvrir leurs vignobles et leurs vins. En plus, avec une bonne humeur et une joie de vivre contagieuse. Non seulement sont-ils résilients et déterminés, mais encore ils savent rire d’eux-mêmes et adorent faire la fête. Pas du genre à se reposer sur leurs succès, pas plus qu’à s’apitoyer sur leur sort, ils nous réservent sûrement encore de nombreuses belles découvertes.

QUATRE VINS À DÉGUSTER

De Martino Legado Reserva Cabernet Sauvignon Valle del Maipo 2015

Établi à Maipo depuis 1934, De Martino a très vite étendu ses activités à d’autres régions du pays. Progressistes et traditionalistes à la fois, ils élaborent des vins de terroir, fins et équilibrés, de Limari, au nord, jusqu’à Itata, tout au sud, et toujours dans un grand respect de l’environnement. D’un rubis profond, ce cabernet exhibe un fruit très pur, aux accents de liqueur de cassis, avec des notes d’eucalyptus, de tabac et de fumée. La bouche est riche, avec un boisé bien intégré, de la fraîcheur et des tanins bien présents, mais très mûrs. À déguster avec des viandes rouges grillées ou rôties, ou à garder encore sept à huit ans. (Seulement dans une soixantaine de succursales, mais retenez le nom, le vin revient chaque année.)

18,90 $ (642868), 13 %

Montsecano Refugio Pinot Noir Casablanca 2017

Pinot noir, oui, mais du Chili et de la zone côtière de Casablanca. Oubliez vos autres références de pinot, ce vin a sa personnalité propre. Tant mieux ! C’est ce qu’on aime. Et ce 2017 est, à mon avis, le meilleur millésime à ce jour. De couleur pâle, il est un peu réduit à l’ouverture (arôme animal), ce qui s’estompe avec un court passage en carafe. Sinon, tout plein de fruits, rouges et noirs, avec des notes de terre fraîche, d’herbes, de fumée. Hyper savoureux, avec de la matière, une texture suave, beaucoup de fraîcheur et juste ce qu’il faut d’aspérités tanniques. Un vin qui a de la gueule ! Et élaboré de façon très naturelle, à la vigne comme au chai. Il est un peu intense pour le poisson, servez-le plutôt avec des volailles ou du gibier à plumes. À boire ou garder de cinq à six ans.

26,55 $ (12184839), 13,8 %

Domaine des Huards Envol Cheverny 2016

Délicieux assemblage de pinot noir et de gamay, aux arômes de fruits rouges croquants et de fleurs, avec une pointe d’herbes et de sous-bois. La bouche est fraîche, gourmande et tonique, dotée de tannins modérés. D’une énorme buvabilité, sans manquer d’élégance ou de complexité, et d’un équilibre irréprochable. À boire avec un plateau de charcuteries, une volaille rôtie, des saucisses grillées, un rôti de porc au chou rouge. Très polyvalent et fait pour boire dans tout l’éclat de sa jeunesse.

22,95 $ (12748278), bio, 13 %

Fabien Jouves Les Escures Malbec Cahors 2017

Qu’est-ce que c’est bon ! Et tellement malbec, même si ce n’est pas austère ou terriblement tannique. Il a la couleur violacée profonde du cépage, et ses arômes typiques de fruits noirs et bleus – très bleuet, mûre – et de fleurs. La bouche est tout en fraîcheur et en vivacité, on a l’impression que le vin vibre sur le palais. Modérément corsé, et il emplit pourtant la bouche. Gourmand, tonique et savoureux, avec de la structure et même une certaine profondeur, et des tannins modérés, très mûrs. À boire maintenant, c’est trop bon pour attendre.

22 $ (12741033), bio, 12,5 %

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