Politique

Un « Tinder politique » pour rapprocher les extrêmes

Les initiatives se multiplient dans les pays occidentaux pour tenter de contrer la polarisation idéologique et politique et favoriser le rétablissement d’un dialogue plus respectueux et constructif que le flot d’invectives observé quotidiennement sur les réseaux sociaux.

Le quotidien allemand Die Zeit s’est notamment illustré dans le domaine en lançant un projet permettant à des personnes ayant des perspectives opposées sur des enjeux critiques de se rencontrer pour en discuter.

Les citoyens qui désirent y participer doivent d’abord répondre par oui ou non à une courte série de questions traitant de sujets controversés.

Ils sont ensuite jumelés par un algorithme assimilé à un « Tinder politique » avec un répondant ayant des convictions différentes qui habite dans un rayon de 20 kilomètres de leur résidence.

Les personnes jumelées sont invitées à prendre contact en ligne pour se fixer un lieu de rencontre de manière à pouvoir discuter de vive voix des enjeux qui les divisent. Elles peuvent ensuite, si elles le veulent, rendre compte de leur expérience.

Objectif : 100 000 personnes

Une première expérience de cette nature a été réalisée en juin 2017. Près de 12 000 personnes avaient répondu au questionnaire et 1200 d’entre elles avaient participé ensuite à des rencontres, apparemment sans incident.

Les instigateurs du projet ont jugé le résultat suffisamment satisfaisant pour proposer une nouvelle édition qui est organisée cette année avec le soutien d’une douzaine d’autres organisations médiatiques allemandes.

Ils espèrent que près de 100 000 personnes décideront cette fois d’y participer.

L’une des responsables de l’exercice chez Die Zeit, Maria Exner, a expliqué en entrevue au Nieman Lab que l’idée de tenir de telles rencontres était venue à des membres de la rédaction alors qu’ils s’interrogeaient sur la capacité des gens à changer d’opinion.

« Nous voulions trouver une manière efficace de réunir des gens qui ont un regard différent sur des enjeux politiques et sociaux pour qu’ils soient capables de se parler plutôt que de se tourner le dos ou se balancer des insultes sur Twitter », a relaté Mme Exner.

Le journal, en vue d’élargir la portée de l’expérience, a aussi mis sur pied une plateforme en ligne, My Country Talks, qui vise à permettre à d’autres médias de lui emboîter le pas.

Des essais ailleurs

Des essais sont en cours en Italie et en Norvège et nombre d’autres médias internationaux ont manifesté leur intérêt pour l’initiative.

Les motivations à l’origine des rencontres rendues possibles par Die Zeit reflètent les préoccupations d’une organisation américaine établie à New York, Better Angels, qui cherche aussi à contrer la polarisation politique.

« Aujourd’hui, les Américains ne voient pas seulement leurs opposants politiques comme des gens qui se trompent, mais aussi comme de mauvaises personnes dont les façons de penser sont dangereuses et incompréhensibles. Ce niveau de rancœur entre citoyens menace notre démocratie. »

— Les fondateurs derrière le projet mis de l’avant par Die Zeit

Ils organisent régulièrement des ateliers regroupant des personnes « conservatrices » et « progressistes » qui tiennent des discussions supervisées visant à clarifier leurs différends et à leur permettre de reconnaître leurs points communs.

Jennifer Kavanagh, chercheuse de la RAND Corporation qui a étudié de près la question de la polarisation, relève que des études suggèrent que les rencontres face à face de personnes aux idées opposées peuvent aider à aplanir les divergences.

« Il est facile de construire une vision stéréotypée de l’autre. Mais c’est plus difficile de la maintenir lorsqu’on la confronte à la réalité », relate-t-elle.

L’initiative de Die Zeit et d’autres de même acabit peuvent aider à recréer un noyau de citoyens déterminés à voir au-delà des préjugés, juge la chercheuse.

Elle ne doit cependant pas faire oublier la nécessité de réformes difficiles visant à lutter contre les causes « institutionnelles » de la polarisation.

Le bipartisme américain, le mode de désignation des candidats présidentiels ainsi que les écarts socioéconomiques croissants dans le pays sont quelques-uns des facteurs évoqués par la RAND Corporation pour expliquer l’importance du phénomène aux États-Unis.

Mme Kavanagh note qu’un effort s’impose notamment pour contrer l’effet potentiellement négatif des médias sociaux, qui permettent aux utilisateurs qui le désirent de s’enfermer dans des « bulles d’information ».

« Ces mêmes réseaux peuvent aussi permettre aux gens de s’exposer à toutes sortes d’idées. Tout dépend de la manière dont ils sont utilisés », relève-t-elle.

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