Le garçon au visage disparu

Larry Tremblay dans la tête d’un adolescent sans visage

Larry Tremblay publie Le garçon au visage disparu, roman graphique pour adolescents illustré par Pierre Lecrenier. Adaptée de la pièce de théâtre du même nom, cette bande dessinée est une métaphore de cette période compliquée qu’est l’adolescence. Encore plus compliquée pendant la pandémie, alors que le repli sur soi est presque recommandé…

Dans Le garçon au visage disparu, Jérémy s’enferme dans sa chambre à thématique de zombie, après un choc. Voilà qui tombe à point nommé, après le confinement ? « C’est sûr que tout le monde, adolescents compris, on a changé notre comportement, observe Larry Tremblay, rencontré au square Saint-Louis, à Montréal. On est affectés, à différents degrés, par cette situation globalisante. C’est évident. »

Travailleur humanitaire, le père de Jérémy est loin de sa famille quand un drame survient. « Je voulais montrer qu’aujourd’hui, on ne peut pas vivre enfermés, dit Larry Tremblay. Ce qui se passe en Afrique, ça nous concerne. Je voulais que le monde dans sa globalisation soit là, même si c’est un roman pour ados. »

Morts-vivants

Jérémy a une affiche de la série télé sur les morts-vivants The Walking Dead, qui effraie ceux qui devraient l’aider. « Pour moi, l’image d’un zombie, ça rejoint l’identité chaotique de l’adolescent, explique Larry Tremblay. Je trouve que les adolescents sont très proches de la vie et de la mort, de façon extrême. Un zombie, c’est mort et vivant, ce qui est une contradiction. Je ne veux pas être alarmiste, mais il y a quand même des ados qui se suicident. À l’adolescence, la vie est tellement puissante et forte, en termes sexuels, hormonaux, psychiques, émotionnels, relationnels, qu’évidemment la mort est là aussi. »

Créature fantastique, le mort-vivant est presque devenu réel avec la pandémie. « On est obligés de vivre enfermés sous nos masques, nos bulles, dans nos isolements et notre paranoïa, reconnaît l’auteur. Dans ce sens-là, le roman graphique a peut-être une charge supplémentaire aujourd’hui. »

Du théâtre à la BD

Au théâtre, Le garçon au visage disparu a connu un beau succès, avec deux ou trois ans de tournée au pays et en France. C’est Larry Tremblay qui a voulu en offrir une version dessinée. Il a pris contact avec Pierre Lecrenier, un dessinateur belge rencontré au Festival de BD de Montréal, en 2017. « Un de mes plus grands plaisirs, ça a été de travailler avec Pierre, affirme l’auteur. Je trouvais intéressant de voir comment il allait illustrer Montréal. On a beaucoup parlé, je l’ai rencontré à Paris et à Bruxelles et on a énormément skypé. Il y a eu une espèce de ping-pong permanent entre nous deux. » Ambitieux, l’album de 96 pages devrait être coédité en Europe – des pourparlers sont en cours.

Le réel dépasse la fiction

En cette époque où tous ont l’impression de vivre dans un monde parallèle, un garçon qui perd son visage semble quasi vraisemblable. « Le réel dépasse toujours la fiction, souligne Larry Tremblay. Parfois, ça me fait peur ! Là, je regarde les élections américaines et je suis flabergasté, éberlué, abasourdi, scandalisé. Ça ne m’empêche pas de réfléchir, mais c’est quand même assez hallucinant. »

« Prenez ce jeune garçon au Wisconsin, qui a tué deux personnes et blessé une autre, avance Larry Tremblay, en faisant référence à la tuerie survenue le 25 août. Je peux très bien me mettre dans sa tête. Je pourrais écrire un monologue pour essayer de le comprendre. Parce que le rôle des écrivains, c’est ça. Ça me rappelle la grande discussion sur l’appropriation culturelle : je trouve très dommage qu’on mette en cause la littérature. La littérature, son premier objectif, c’est être l’autre. La littérature, c’est l’altérité. »

Toujours possible, L’Orangeraie ?

Né à Chicoutimi, Larry Tremblay a gagné de nombreux prix pour L’orangeraie, roman qui raconte l’histoire de jumeaux, Amed et Aziz. « L’orangeraie, ça se passe dans un pseudo-Moyen-Orient, décrit l’auteur. Ça n’a rien à voir avec moi. Aujourd’hui, L’orangeraie aurait de la difficulté, alors que c’est un best-seller mondial. »

En écrivant pour les ados, Larry Tremblay se fait plaisir. « Je peux me projeter dans les angoisses et les préoccupations des ados d’aujourd’hui, alors que je l’ai été dans les années 1970, observe-t-il. J’espère qu’on ne va pas m’accuser d’appropriation culturelle ! »

Trop-plein

Au poste de police, la mère de Jérémy se bute à l’incrédulité de l’agent. Il faut dire qu’elle vient déclarer que le visage de son fils a disparu. Retour en arrière : Jérémy confie à son amie Jessica qu’il déteste son père, travailleur humanitaire en Afrique. « Il faudrait que je sois à moitié mort pour qu’il m’aime », dit-il. Faut-il être heureux parce qu’on a à boire et à manger ? Peut-on s’occuper d’étrangers en laissant sa famille ? Comment retisser des liens avec un adolescent qui s’isole ? Pas toujours facile à comprendre avec ses nombreux sauts dans le temps, cette version habilement dessinée de la pièce du même nom émeut et fait réfléchir.

— Marie Allard, La Presse

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