Racisme au Vermont

« Tout va bien tant que tu n’essaies pas de changer les choses »

Quand elle a déménagé au Vermont, il y a 15 ans, Alicia Barrow était certaine d’avoir trouvé l’endroit idéal pour élever ses jeunes enfants.

« Les gens sont chaleureux, accueillants, dit-elle. La nature est splendide. J’ai tout de suite été sous le charme. »

L’histoire d’amour avec son État d’adoption est terminée. Le mois dernier, Mme Barrow a démissionné de son poste de conseillère municipale de la Ville de Hartford après avoir été victime de harcèlement et de racisme, et reçu des menaces de mort.

Depuis, elle a vécu des moments « de pure angoisse » où elle hésitait avant de sortir de chez elle, et songe aujourd’hui à quitter l’État avec ses enfants. « Je ne me sens plus en sécurité ici », dit-elle en entrevue téléphonique.

Tout a commencé l’an dernier quand, à la suggestion de membres de son entourage, Mme Barrow a décidé de se présenter au poste de conseillère municipale de Hartford, une ville de 10 000 habitants située à la frontière avec le New Hampshire. « Je suis une personne pauvre, je suis une mère monoparentale, et les gens comme moi ne sont pas représentés au conseil municipal, alors ça m’a donné envie de m’impliquer », explique Mme Barrow.

Changement de paradigme

Avant son implication en politique, sa vie au Vermont se déroulait bien. « Une personne d’une minorité visible, quand elle arrive au Vermont, elle est acceptée. Tout va bien tant que tu n’essaies pas de changer les choses, tant que tu ‘‘connais ta place’’ dans la société. »

Quelques mois après son élection, le meurtre de George Floyd aux mains d’un policier de Minneapolis a envoyé une onde de choc autour du monde. Plus de 5000 personnes ont participé à la marche Black Lives Matter à Montpelier, la capitale du Vermont. Plusieurs orateurs ont dénoncé le racisme systémique au Vermont, le profilage racial et la brutalité policière envers les personnes racisées.

À Hartford, lors d’une réunion du conseil, Alicia Barrow a décidé par solidarité pour les manifestants de poser un genou par terre alors que les autres membres récitaient le serment d’allégeance au drapeau des États-Unis. Elle reprenait la posture popularisée par l’ex-joueur de la NFL Colin Kaepernick, qui s’agenouillait durant l’hymne national afin de protester contre le racisme et les violences policières.

Son geste a instantanément lancé des discussions négatives, dit-elle.

« Moins de 24 heures plus tard, j’ai commencé à recevoir des menaces de mort. J’ai transmis les menaces à la police, mais ça n’a rien donné. »

Depuis, Mme Barrow a reçu des insultes racistes par courriel et en personne dans la rue.

« Me faire dire de retourner en Afrique si je n’étais pas contente, ça ne m’était jamais arrivé avant dans ma vie. »

— Alicia Barrow

Fin janvier, elle a finalement décidé de démissionner de son poste, pour faire cesser les menaces et le harcèlement.

Incidents racistes

La ville de Hartford a vécu son lot d’incidents racistes au fil des ans. En 2010, un habitant du nom de Wayne Burwell, qui est noir, a été battu, menotté et aspergé de gaz poivre dans sa propre maison par des policiers, qui répondaient à un signalement de vol. En 2017, M. Burwell a obtenu un demi-million de dollars en dédommagement dans une entente à l’amiable.

Il y a quelques années, un ancien membre du conseil de Hartford a envoyé par courriel une caricature raciste de l’ancien président Barack Obama. En réponse à l’incident, la Ville a créé un comité pour l’égalité raciale. L’an dernier, le gouverneur du Vermont, Phil Scott, a condamné le racisme et la xénophobie après que des citoyens de Hartford ont lancé des insultes à un résidant noir et à son fils, accusés de visiter l’État durant la pandémie.

« Nous avons eu des évènements qui montrent le gouffre racial qui existe ici à Hartford. Mais les gens ne veulent pas en parler. Ce sont des squelettes qui doivent rester dans le placard. »

— Alicia Barrow

Falko Schilling, directeur des politiques pour le groupe de défense des droits civils ACLU du Vermont, note que le harcèlement de nature raciste est présent dans l’État.

« De plus en plus, nous voyons des personnes qui font partie des minorités visibles, et spécialement des femmes, qui sont élues pour servir le public, et qui font face à la fois à du racisme explicite et aux pressions du racisme systémique qui existe ici au Vermont », dit-il.

Les Vermontois aiment croire que le racisme n’est pas un problème dans leur État, et donc qu’il n’y a rien à faire pour améliorer les choses, dit M. Schilling. « C’est tout simplement faux. On sait que des gens se font harceler, et on sait aussi en regardant les données que la couleur de la peau a une influence sur la façon dont le système judiciaire traite les gens au Vermont. »

D’autres élus noirs au Vermont ont déjà été la cible d’attaques racistes. En 2018, Kiah Morris, seule élue noire à l’Assemblée générale du Vermont, a abandonné sa campagne de réélection et remis sa démission après avoir été la cible de harcèlement raciste et de menaces de mort. « Nous avons sous-estimé la montée des groupes suprémacistes blancs au Vermont », avait-elle dit à La Presse en entrevue.

Quant à Alicia Barrow, elle dit avoir surmonté sa peur en s’en remettant à Dieu. « Je n’ai jamais été croyante, mais ça m’aide. Je n’ai plus peur maintenant, mais je veux m’en aller. »

95 %

C’est la proportion de personnes blanches au Vermont, l’un des États les plus « blancs » aux États-Unis. Les personnes noires représentent 1,2 % de la population.

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