De l’imprévisibilité

En mars 2020, nous vivions, tous, nos vies organisées à l’avance. Comme d’hab. Chacune de nos activités occupait une case de notre calendrier. Gym le matin. Bureau et école le jour. Restaurant le vendredi soir. Sports et spectacles le samedi. Visite des parents le dimanche. Voyage à l’extérieur en mai. Fin des classes en juin. Vacances à la mer en juillet. Rentrée en septembre. Escapade à New York à l’Action de grâce. Noël dans notre famille. Jour de l’An dans la famille de l’être aimé. Tout était déjà booké. Planifié. On n’avait pas besoin de penser. On avait juste à faire ce qui était prévu. À exécuter.

Puis est arrivé ce qui est arrivé. Le grand imprévu. Le Grand Confinement. Le temps d’un point de presse, toutes nos activités ont été annulées. Nos cases se sont vidées. L’horaire a disparu. L’agenda est devenu blanc. Complètement blanc. Comme s’il avait attrapé un virus, lui aussi. Le gym est fermé. On ne va plus au bureau. On ne va plus à l’école. Fini le restaurant. Les sports et les spectacles aussi. Même les visites chez les parents. Pas de voyage. Nulle part. Les fêtes, on ne sait pas trop. Bref, plus rien devant nous. Sauf l’inconnu. Nous, les habitués des habitudes, du jour au lendemain, cold turkey. Nous, dont le cerveau est fait pour tout prévoir, nous, que le moindre imprévu angoisse, on est déboussolés.

Voilà pourquoi on n’a cessé de demander à nos dirigeants : jusqu’à quand ? On va s’arranger, on va se confiner, mais au moins, donnez-nous une date pour qu’on puisse se réorganiser. Qu’on retombe sur nos pattes. Les dirigeants veulent toujours montrer qu’ils dirigent, alors ils ont essayé de nous faire plaisir.

Défi 28 jours. Défi 56 jours. Défi 75 jours. Défi 100 jours. Défi 365 jours. Faut pas leur en vouloir. Ils ne le savaient pas plus que nous. Qui sait quand la pandémie sera finie ? Même aujourd’hui.

Il nous a donc fallu vivre avec l’imprévisibilité. Une première. Lorsque nous étions jeunes, nos parents géraient notre calendrier. Lorsque nous sommes devenus adultes, les responsabilités s’en sont chargées.

Pour nous encadrer un peu, on avait au moins les invitations Zoom et Team. Mais un rendez-vous virtuel, c’est un rendez-vous à moitié. C’est pour ça qu’on s’habille à moitié.

Si la campagne de vaccination a eu un tel succès, ce n’est pas seulement parce que les gens voulaient se protéger face à la COVID-19, c’est aussi, parce qu’ils pouvaient, enfin, booker une date dans leur agenda. À un jour précis. À une heure précise. En gros. En bold. En rouge. Une date qui ne changerait pas. Enfin du béton ! Bon, je sais, la date de la deuxième dose sera devancée, mais les devancements, ça ne nous perturbe pas trop. Ce sont les retards qui nous rongent.

Normalement, à ce temps-ci, nos vacances d’été seraient réservées depuis longtemps. Depuis presque un an. Cette année, on n’a pas osé. Frontières fermées et couvre-feu, ça restreint le nombre de destinations vacances. Le parc à chiens, pas besoin de mettre un hold dessus.

Heureusement, le plan de déconfinement nous permet de nous réaligner. Gaspésie, tiens-toi prête, on promet de se ramasser !

Il semble bien que petit à petit, la normalité sera de retour dans nos vies. Gym le matin. Bureau et école le jour. Restaurant le vendredi soir. Sports et spectacles le samedi. Visite des parents le dimanche. Tout va reprendre sa place. On va reprendre le contrôle de nos vies. Ou est-ce la vie qui va reprendre notre contrôle ?

Et si on gardait un peu d’imprévisibilité dans notre existence réglementée ? Pas à en faire de l’anxiété, mais assez pour se sentir en liberté. Se donner l’espace pour improviser. Laissez-vous quelques pages blanches, on ne sait jamais ce qui pourrait s’y écrire. Donnez une chance à l’inconnu de vous connaître.

Parlant d’imprévisibilité, c’est pour ça que j’aime le sport. Les experts ont beau prédire ce qui va se passer, c’est rarement ce qui arrive.

Prenez le Canadien, avant le début de la saison. Les acquisitions des nouveaux joueurs nous laissaient croire qu’il terminerait premier de sa division. Puis le début de saison enflammé nous faisait prévoir une finale de la Coupe Stanley. Mais les trois mois suivants, très décevants, nous ont convaincus d’une élimination rapide en séries. Price ne l’a plus. Weber, Perry et Staal sont trop vieux. Les jeunes ne sont pas prêts. Affaire réglée. Et voilà que le Canadien est toujours là ! Vive l’imprévisibilité ! Demandez-moi pas s’il va gagner dimanche, je n’en ai pas la moindre idée, et c’est pour ça que je vais le regarder.

Rien n’est plus ennuyant que le spectacle de la prévisibilité, tandis que le spectacle de l’imprévisibilité, lui, c’est parfois désolant, mais c’est souvent fascinant. Go, Habs, go !

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