Rencontre États-Unis–Russie

À Genève, les différends demeurent

L’Ukraine était au centre des pourparlers, lundi, lors d’une rencontre au sommet entre Moscou et Washington tenue à Genève, en Suisse. Mais les deux puissances n’ont pas réglé leurs différends sur ce sujet de plus en plus chaud, alors que des dizaines de milliers de soldats russes continuent de se masser à la frontière ukrainienne.

Les négociations étaient conduites par les vice-ministres des Affaires étrangères des deux pays, Sergueï Riabkov et Wendy Sherman, après des semaines de guerre des mots, les Occidentaux accusant les Russes de vouloir envahir l’Ukraine et Moscou reprochant à l’OTAN de menacer sa sécurité en renforçant sa présence chez ce voisin de la Russie.

Tout en promettant de poursuivre les pourparlers, les uns et les autres sont ainsi restés sur leurs positions en répétant leurs mises en garde mutuelles.

La Russie a assuré ne « pas avoir l’intention » d’attaquer l’Ukraine tout en regrettant qu’aucun progrès n’eût été fait concernant la question de l’expansion de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

L’ambassadrice des États-Unis à l’ONU, Linda Thomas-Greenfield, a déclaré pour sa part que les États-Unis « souhaitaient croire » la Russie. Elle a toutefois souligné que les mouvements russes allaient jusqu’à présent à l’opposé de cette position.

Pression et concessions

Depuis l’annexion de la Crimée en 2014 et la guerre dans le Donbass, région séparatiste prorusse de l’est de l’Ukraine, nombreux sont ceux qui redoutent une invasion militaire russe qui permettrait à Moscou de reprendre ses droits sur cette ancienne république de l’URSS devenue indépendante en 1991.

Mais un conflit armé aurait un coût militaire, financier, humain et politique considérable pour la Russie.

Il est plus probable que les mouvements de troupes russes à la frontière ukrainienne servent en réalité à mettre de la pression pour obtenir des concessions de la part des États-Unis et de l’OTAN.

Le Kremlin affirme que les Occidentaux provoquent la Russie en stationnant des militaires à ses portes et en armant l’armée ukrainienne, et réclame deux traités pour interdire tout élargissement futur de l’OTAN et la fin des manœuvres militaires occidentales à proximité des frontières russes.

Washington et les Européens écartent pour l’instant tout compromis et réclament de leur côté un retrait des troupes russes à la frontière ukrainienne et une relance des accords de Minsk censés mettre fin au conflit dans le Donbass entre Kiev et des séparatistes prorusses, lequel a fait 13 000 morts.

Advenant une escalade militaire entre la Russie et l’Ukraine, il serait toutefois surprenant que « l’Occident » intervienne sur le terrain. Comme en 2014 après l’invasion de la Crimée, les États-Unis ont plutôt menacé la Russie de sanctions économiques, qui auraient de « lourdes conséquences ».

Washington pourrait ainsi vouloir couper la Russie de SWIFT, rouage essentiel de la finance mondiale, qui permet de faire circuler l’argent entre les frontières. Une hypothèse qualifiée « d’option nucléaire » à cause des répercussions qu’elle aurait sur l’économie russe.

L’autre levier évoqué serait de suspendre le gazoduc North Stream 2, qui doit ultimement acheminer le gaz russe vers l’Allemagne, un scénario qui demanderait toutefois la coopération de Berlin.

Spécialiste de la politique étrangère américaine à l’Université Sorbonne-Nouvelle, Annick Cizel estime que ces sanctions « dépasseraient très largement » celles qui avaient été décidées en 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée par Moscou, considérant la vulnérabilité actuelle de l’économie russe.

« Isoler la Russie en s’attaquant à sa capacité industrielle et au pouvoir du consommateur aurait des conséquences réelles et beaucoup plus d’impact qu’en 2014 », résume-t-elle.

« Renouveler l’architecture »

Au-delà de l’Ukraine, Washington espère profiter des pourparlers pour avancer sur d’autres dossiers, comme le désarmement, la sécurité en Europe et le rétablissement de relations diplomatiques dignes de ce nom entre les États-Unis et la Russie.

Selon Annick Cizel, ce serait sans doute le scénario le plus optimiste à l’issue de cette semaine de rencontres diplomatiques, qui se poursuit mercredi par une réunion OTAN-Russie à Bruxelles, puis une rencontre, jeudi à Vienne, de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), dont l’Ukraine est aussi membre.

L’experte y voit essentiellement l’occasion de « renouveler l’architecture sécuritaire post-guerre froide » en rebrassant les cartes du jeu diplomatique.

Donner à la Russie un rôle plus important dans les négociations sur le nucléaire iranien, par exemple, pourrait permettre à Vladimir Poutine de relâcher la pression sur l’Ukraine sans perdre la face.

« On ne sait pas jusqu’où on peut le prendre au sérieux [dans ses menaces d’invasion], mais lui offrir une sortie de crise honorable serait une réelle alternative aux sanctions, conclut Annick Cizel. Donc, il faut lui proposer un partage de leadership sur la sécurité globale qui fasse apparaître la Russie comme une puissance de désescalade parce qu’elle est un pays responsable. »

Écho au fameux « Reset » de Barack Obama en 2009, cette « reconnaissance » serait un pas vers la normalisation des rapports américano-russes et un garde-fou contre les conflits ouverts, conclut la politologue.

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