Éditorial

Le bordel d’Airbnb

Coups de feu, prostitution, trafic de drogue, fêtes qui dérapent : ça brasse actuellement dans le Vieux-Montréal. Et cela dépasse de beaucoup la simple allégresse du déconfinement.

De nombreux articles de journaux font état de débordements dans le quartier. En les lisant, on tombe invariablement sur un mot : Airbnb.

Ce sont en effet souvent des appartements loués à court terme qui servent de terrains de jeu aux organisations criminelles. Pour elles, l’avantage est évident. En cas de problème, elles peuvent décamper et recommencer ailleurs.

La pandémie a exacerbé le phénomène. L’absence de touristes a libéré de nombreux logements destinés à la location à court terme. De plus, les règles sanitaires ont rendu les fêtes très difficiles à tenir dans les lieux publics. Les grands lofts vides et souvent luxueux du Vieux-Montréal sont soudainement devenus très prisés de ceux qui souhaitent violer les consignes… et les lois.

Pour les résidants du quartier qui doivent endurer les incessantes allées et venues, le bruit, la perte du sentiment de sécurité, c’est évidemment pénible.

Une résidante, qui refuse d’être nommée pour éviter les représailles, nous a expliqué vivre dans un édifice de 12 logements dont plusieurs sont ainsi loués à la chaîne. Sa vie est devenue un enfer.

Elle a contacté la multinationale Airbnb. La police. La Ville de Montréal. La Régie du logement. Mais ses efforts pour rétablir le calme chez elle sont aussi efficaces que de crier pendant un concert de Metallica pour le faire cesser.

Ce n’est pas normal.

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Québec a bien tenté de se donner des dents avec le projet de loi 67 adopté en mars dernier. Mais celui-ci contient deux problèmes.

Le premier est que les changements sur papier tardent à se concrétiser sur le terrain. Le deuxième, plus fondamental, est qu’ils ne visent pas la bonne cible.

Pour comprendre, il faut savoir que même si on entend qu’Airbnb est « interdit » dans le Vieux-Montréal, ce n’est pas exact.

D’abord, ceux qui y ont leur résidence principale peuvent la louer occasionnellement.

Il y a ensuite le phénomène des résidences acquises dans le seul but de les louer à court terme. Depuis 2018, aucun nouveau permis de ce type n’est délivré dans le Vieux-Montréal. Mais ceux qui l’ont obtenu avant cette date peuvent le conserver.

La nouvelle loi élaborée par le ministère du Tourisme prévoit un « mécanisme » permettant de suspendre ou de retirer le droit de louer une résidence en cas de problèmes.

Le hic : deux mois et demi après l’adoption du projet de loi, ce mécanisme n’est pas encore opérationnel. Québec discute toujours avec les municipalités pour déterminer quelles infractions exactes seront sanctionnées. Il reste aussi à départager les rôles entre les autorités municipales et provinciales.

Considérant l’escalade observée dans le Vieux-Montréal et la rapidité avec laquelle un quartier peut perdre sa réputation, c’est trop long. Mais il y a pire.

C’est que la loi ne visera que ceux qui louent occasionnellement leur résidence principale. Or, selon les résidants à qui nous avons parlé, ce sont plutôt les locations à la chaîne qui posent problème. Ce n’est pas très surprenant. Un résidant qui loue son propre logement deux semaines pendant ses vacances risque d’être plus scrupuleux sur le choix de ses hôtes qu’un investisseur qui n’habite pas le sien et qui a confié à une agence le mandat de le louer à répétition.

Montréal dit discuter avec Québec d’un élargissement de la nouvelle loi. Souhaitons que ça aboutisse rapidement. C’est actuellement le bordel dans certains Airbnb du Vieux-Montréal et d’ailleurs, et ce n’est même pas une figure de style.

Vivement des règles avec des dents qui permettent d’y faire un vrai ménage.

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