La piétonnisation de l’avenue du Mont-Royal divise

Bénéfique pour certains commerçants, « un désastre » pour d’autres

« Un désastre » : au bout du fil, Claude Brûlé ne décolère pas. Ce restaurateur de 71 ans s’estime lésé par la piétonnisation de l’avenue du Mont-Royal, qui se poursuit pour la deuxième fois de suite cet été. Il estime que sa cantine, Chinoiseries & Dumplings, a perdu 65 % de son chiffre d’affaires à cause de la baisse d’achalandage. Il a maintenant du mal à payer son loyer.

Claude Brûlé affirme avoir perdu la majorité de sa clientèle, qui se déplaçait pour acheter ses plats. Il ne compte plus que sur une clientèle locale. « Quand j’ai ouvert, j’avais des clients qui venaient du centre-ville, d’Outremont, de Villeray, mais là, j’ai juste le monde qui marche du Plateau. Et c’est pas assez ! », tonne-t-il.

« Déjà, avant que la rue ferme, mes clients me disaient que c’était de plus en plus difficile de venir à cause des rues fermées et des places de parking. Mais là, c’est rendu impossible. »

— Claude Brûlé, propriétaire de la cantine Chinoiseries & Dumplings

Le voisin de M. Brûlé, Mario Marcotte, qui possède la serrurerie Serrupro sur Mont-Royal, est du même avis. Avant la piétonnisation, la majorité de sa clientèle était composée de gros acheteurs du secteur commercial, qui se tournent maintenant vers des concurrents plus accessibles en automobile.

Selon ses dires, les revenus de la serrurerie ont fondu des deux tiers. « Avec le loyer que je paye, mon marché, ce n’est pas les gens qui vont faire leurs clefs à 4 $, c’est du commercial et des concierges qui se déplacent pour acheter en gros. Mais là, ils ne viennent plus parce que c’est trop difficile. »

Un peu partout sur l’avenue du Mont-Royal, ils sont quelques-uns à confier à La Presse que la piétonnisation fait saigner leurs caisses. Une quincaillerie, un boucher, un marchand de jouets, un vendeur de souliers… « Si ça avait été quelques week-ends, ça ne m’aurait pas dérangé, mais trois mois, c’est un peu trop », affirme Émile Calistru, propriétaire de la boucherie Comtoise. Avec la pandémie et la piétonnisation, il a vu ses revenus baisser d’environ 30 %.

Les commerçants qui sont satisfaits demeurent toutefois majoritaires, surtout chez les restaurateurs – mais aussi chez beaucoup de propriétaires de magasins, qui se réjouissent de voir passer plus de piétons devant leur vitrine. « C’est sûr et certain que la piétonnisation nous a aidés à avoir plus de clients, surtout qu’avec la COVID, il y a plus de monde dehors qu’à l’intérieur », affirme Patrice Johnson, copropriétaire du bar Le Verre Bouteille. Quand on lui demande s’il veut que l’expérience se poursuive d’autres étés, il n’hésite pas une seconde avant d’acquiescer.

Impossible de rallier tout le monde

Le maire du Plateau-Mont-Royal, Luc Rabouin, se dit sensible aux doléances des commerçants insatisfaits de la piétonnisation. Il souligne toutefois que la majorité des commerçants appuient la piétonnisation. « On est allés rencontrer 130 commerçants, et seulement six étaient vraiment mécontents. » Lors de cette tournée, seuls 18 % des commerçants se sont dits défavorables au projet, tandis que 60 % s’en sont dits satisfaits ou très satisfaits.

La Société de développement de l’avenue du Mont-Royal, qui regroupe les commerçants de l’artère, a appuyé la piétonnisation et y a participé, forte de l’appui majoritaire de ses membres. Claude Rainville, son président, se désole de ne pas pouvoir satisfaire tout le monde, mais il croit que le modèle est porteur d’avenir. Pour le moment, les indicateurs qu’il a consultés montrent une hausse de l’achalandage.

« À partir du moment où on génère plus d’achalandage, on peut accompagner les commerçants pour qui c’est plus difficile, pour les aider à repenser leur marketing ou leur modèle d’affaires. »

— Claude Rainville, président de la Société de développement de l’avenue du Mont-Royal

Mario Marcotte, le serrurier, est amer de s’être installé sur l’avenue sans savoir qu’elle deviendrait piétonne. « Je comprends que ça fasse l’affaire d’un groupe de commerçants, mais ça nuit aux autres. Et nous, on a fait le choix de s’installer ici avant que ce soit comme ça. » Il envisage de partir dans les prochaines années si les choses ne changent pas.

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