Élections législatives en France

LA GIFLE

« Il faudra faire preuve de beaucoup d’imagination » pour gouverner : la France avance dans l’inconnu après des élections législatives aux allures de séisme, dimanche, avec le camp du président Emmanuel Macron qui perd la majorité absolue, la forte percée de la gauche unie et le score historique du Rassemblement national.

Échapper la majorité absolue

La coalition Ensemble ! menée par le président français Emmanuel Macron, réélu à la fin du mois d’avril, a obtenu 245 sièges, très loin des 289 nécessaires à la majorité absolue. Ces résultats du second tour, inédits sous la VRépublique, posent clairement la question de la capacité d’Emmanuel Macron à pouvoir gouverner et faire voter les réformes promises, notamment celle des retraites. Ils ouvrent une période délicate de tractations à tous les niveaux pour sceller des alliances, remanier le gouvernement et négocier les postes de responsabilités dans la nouvelle Assemblée. Plusieurs de ses ténors de la majorité ou ministres ont par ailleurs mordu la poussière. Pour sa part, l’alliance de gauche Nupes, menée par Jean-Luc Mélenchon, a obtenu 131 députés, et devient la première force de l’opposition à l’Assemblée, en lieu et place de la droite. Le parti d’extrême droite Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen obtient 89 députés, ce qui représente une formidable percée.

Les élections législatives permettent d’élire les 577 députés du pays. Les Français ont voté en deux tours, les 12 et 19 juin. Sans surprise, ce scrutin, le quatrième en deux mois après la présidentielle, a été boudé par les électeurs alors qu’une partie du pays subit une vague de chaleur hors norme. Le taux d’abstention devrait atteindre entre 53,5 % et 54 %, sans battre le record de 2017 (57,36 %), selon les instituts de sondage.

Instabilité politique chronique

Ces résultats pourraient, selon les observateurs, plonger la France, peu habituée aux compromis parlementaires à l’inverse de ses partenaires européens, dans une instabilité politique chronique. « Ce sera beaucoup plus difficile de gouverner, surtout s’il y a une alliance de toutes les oppositions », estime Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à l’Université Panthéon-Sorbonne. La France ne sera pas « ingouvernable », mais il « va falloir faire preuve de beaucoup d’imagination », a concédé le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, tandis que le ministre des Comptes publics, Gabriel Attal, a reconnu qu’il leur faudra « dépasser nos certitudes, nos clivages ». Resté silencieux dimanche soir, Emmanuel Macron, qui avait exhorté les Français à lui donner « une majorité forte et claire », se retrouve affaibli deux mois seulement après sa réélection face à Marine Le Pen.

Prise en étau

La coalition présidentielle est désormais prise en étau entre deux groupes puissants qui ont clairement affirmé leur opposition. La gauche, qui s’est unie pour la première fois depuis des décennies, a obtenu une victoire importante, tempérée par son échec à imposer une cohabitation au président Macron, comme elle l’avait pronostiqué. Jean-Luc Mélenchon a tout de même parlé de « déroute du parti présidentiel ». À l’autre extrême de l’échiquier politique, la formation d’extrême droite de Marine Le Pen a multiplié par 15 le nombre de ses députés et franchit le seuil requis pour former un groupe à la chambre basse du Parlement, une première depuis plus de 35 ans. Mme Le Pen a promis d’incarner une opposition « ferme », « sans connivence », mais « responsable et respectueuse » des institutions. Ce scrutin parachève un long cycle électoral qui aura confirmé une vaste recomposition politique en France autour de trois blocs au détriment des partis traditionnels de droite et de gauche, entamée avec l’élection d’Emmanuel Macron en 2017.

Perdre son invincibilité 

Une chose est certaine : des négociations et des compromis parlementaires attendent Emmanuel Macron. « Ce n’est plus Jupiter qui gouvernera, mais un président aux prises avec une absence de majorité à l’Assemblée », observe le professeur Dominique Rousseau. « C’est un bouleversement, un tournant par rapport à son image d’invincibilité, de quelqu’un porteur de quelque chose que rien ne peut arrêter, qui arrive toujours au bout du compte à triompher des autres », relève aussi Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof-Sciences Po. Depuis 2017, Emmanuel Macron, plus jeune président de la Vrépublique, élu à 39 ans sans avoir jamais eu auparavant de mandat électif, incarnait le « nouveau monde ». Il avait renversé la table de la politique traditionnelle, entre gauche et droite, avec sa devise fétiche de l’« en même temps ». Mais après l’hyperprésidentialisation – où le chef de l’État supervisait tout, arbitrait tout –, le Parlement va retrouver toute sa place, à l’image des autres pays européens, relèvent les experts. Le président va « perdre de son autorité, précise Dominique Rousseau, et se retrouver en retrait dans la définition des politiques publiques ».

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