Les coupables

C’est avec grand plaisir que la section Débats accueille un nouveau collaborateur. Professeur de littérature et essayiste, Mathieu Bélisle nous présentera tous les mois son point de vue sur l’actualité qui anime notre société.

On raconte qu’à Athènes, un millénaire avant Jésus-Christ, les responsables de la ville gardaient en réserve des prisonniers de guerre qu’ils pouvaient sacrifier en temps de crise.

En cas de famine ou d’épidémie, quand les autorités avaient tout tenté pour reprendre le contrôle sans y parvenir, que la frustration et l’incompréhension grandissaient au point de menacer l’ordre social, on allait puiser dans la réserve quelques prisonniers qu’on exécutait sur la place publique. Le but était simple : faire porter aux victimes désignées le poids de tous les problèmes. Voilà comment les communautés anciennes refaisaient leur unité et parvenaient à accepter le mal qui les frappait. Puis quelqu’un a eu la brillante idée – on appelle cela un progrès – de remplacer les humains par des animaux, un porc ou un agneau, et c’est ainsi que le rite a pris une forme nouvelle pour se perpétuer jusqu’à nous, celui du sacrifice du bouc émissaire.

Pourquoi sacrifier un humain ou un animal ? Pour tenter d’attribuer une cause précise à nos malheurs, pour donner un sens à une épreuve qui en vérité n’en a pas. Parce qu’elles ont horreur du vide, les sociétés humaines cherchent toujours des raisons pour expliquer ce qui leur arrive, elles ont besoin de cibles et d’exutoires. Il faut toujours que quelqu’un paie. Nous voici en 2022, deux millénaires après Jésus-Christ, et de nouveau confrontés à ce besoin. La crise que nous traversons est désespérante, parce qu’on n’en voit pas la fin et que les moyens pour la résoudre sont limités, et les solutions imparfaites. Un mal invisible se répand comme une traînée de poudre et parvient à muter chaque fois qu’on croit l’avoir maîtrisé : un peu plus et on croirait que le virus se moque de nous. Et nous arrivons tout près d’un point de rupture, où l’exaspération nous pousse à chercher des responsables sur qui pourrait s’abattre notre courroux.

Un peu comme jadis à Athènes, on a l’impression ces jours-ci que les stocks de prisonniers à abattre sont en train de se constituer, que les couteaux s’aiguisent et que les exécuteurs se préparent, à mesure que l’écœurement grandit.

Je me souviens qu’aux premiers temps de la pandémie, c’était en avril 2020, une semaine après Pâques, le premier ministre Legault avait senti le besoin de prendre sur lui la colère qui agitait la population, alors que les morts se comptaient par milliers, que la catastrophe frappait les CHSLD : « Aujourd’hui, je l’avoue, j’en prends la pleine responsabilité, il aurait fallu que j’augmente plus vite le salaire des préposés aux bénéficiaires, même sans l’accord des syndicats ». À l’évidence, cet acte de contrition n’était pas innocent, mais il avait néanmoins quelque chose de christique : le premier ministre acceptait de porter sur lui le poids du mal qui nous frappait. Il savait que la recherche de fautifs était dangereuse, que la violence engendrait la violence. Sa longue expérience lui avait peut-être aussi enseigné que la politique est un jeu cruel, où on finit toujours par désigner des coupables, qu’ils le soient ou non.

J’ai lu un peu partout cette semaine que le Québec faisait nettement moins bien qu’ailleurs dans le combat contre le virus. À n’en pas douter, le passage de la première vague a été désastreux, et la commission d’enquête nommée par le gouvernement est là pour le prouver. Mais pour les vagues subséquentes, y compris la présente, cela reste à voir. En France, les hôpitaux débordent, avec plus de 24 000 personnes hospitalisées, dont 4000 aux soins intensifs 1. Le Nouveau-Brunswick vient de se reconfiner. Et l’Ontario, cette province-étalon à laquelle nous ne cessons de nous comparer (comme si rejoindre l’Ontario, devenir comme lui, constituait désormais notre projet de société), se trouve aux prises avec une hausse marquée des entrées aux soins intensifs, qui s’élèvent maintenant à près du double de celles du Québec 2.

Je ne prétends pas que le DHoracio Arruda était parfait, loin de là, et peut-être fallait-il en effet le remplacer. Mais il ne faudrait pas croire que son départ à ce moment-ci de la crise soit simplement dû à des désaccords scientifiques et à des problèmes de communication.

Ce qu’il a fait en remettant sa démission, c’est accepter de diriger sur sa personne une partie de la frustration née de cette pandémie même, de cette chose terrible et effrayante qu’on appelle la maladie, l’éternelle servante de la mort. Bien sûr qu’il faut analyser et critiquer, distinguer les bonnes des moins bonnes mesures, remettre en question les choix qui sont faits, se demander si les rôles et les pouvoirs sont bien définis. Mais il faut aussi se demander quels aspects de la pandémie ne sont attribuables à personne en particulier, lesquels sont simplement l’équivalent d’un act of God, comme le disent les assureurs.

Car autrement la colère populaire, qui est bien mauvaise conseillère, risque de chercher de nouvelles cibles, et de les trouver. Les exécutions sommaires et par réseau social interposé – c’est notre petit progrès à nous : la mort que nous infligeons est une mort virtuelle – risquent de se multiplier, avec des conséquences sérieuses et à long terme sur l’équilibre de notre société. On peut avoir d’excellentes raisons d’en vouloir aux uns et aux autres, aux jeunes écervelés de Sunwing, au gouvernement et plus encore aux non-vaccinés, dont le refus paraît de moins en moins compréhensible, mais il faut se rappeler que dans cette pandémie, les « vrais » coupables, ceux dont le sacrifice permettrait de donner un sens à l’épreuve que nous traversons, n’existent pas.

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