Marché Jean-Talon

Retrouver son élan

Si la pandémie lui a fait perdre une bonne partie de son achalandage, elle lui a aussi permis de faire le ménage. Le marché Jean-Talon, dont on doutait de la survie il n’y a pas si longtemps, est en train de retrouver son élan. Il s’est doté d’un plan pour rouler au maximum de sa capacité d’ici cinq ans. Un dossier de Suzanne Colpron

« Il y a une place pour tout le monde »

Navire amiral des marchés publics montréalais, le marché Jean-Talon a résolu la crise qui l’avait paralysé et fait douter de sa survie.

Dans ses efforts de redressement, il a eu un coup de pouce de la pandémie, malgré toutes les contraintes sanitaires : l’engouement pour les produits québécois et le fait que les Montréalais étaient en quête de loisirs.

Mais tout n’est pas réglé pour autant. Le marché a un énorme défi qu’on retrouve dans tous les volets de l’agriculture, celui de la relève. Ça prend des fermiers disposés à se lever à 5 h le matin pour que leurs kiosques soient prêts, tout en trouvant le temps d’être au champ.

« Une quarantaine d’emplacements pourraient être revalorisés avec des maraîchers », fait savoir Nicolas Fabien-Ouellet, directeur général de la Corporation de gestion des marchés publics de Montréal, chargé par la Ville de veiller au bon fonctionnement des marchés montréalais, dont Jean-Talon, Atwater et Maisonneuve.

Autrement dit, il y a 40 espaces vacants, qui pourraient être comblés par une vingtaine de maraîchers. Cela représente 20 % de l’espace commercial.

Mettre de l’ordre dans la gouvernance

On s’en souvient. Après la publication d’un rapport sur la gestion déficiente du marché Jean-Talon, où s’était installé un système d’arrangement informel entre marchands, la Ville a décidé de mettre de l’ordre dans la gouvernance en nommant une directrice à la main de fer, qui, selon plusieurs, n’a pas su tenir compte de la culture et de la tradition de l’institution.

À cela s’ajoutaient plusieurs décisions de l’administration Plante qui n’ont pas aidé : restrictions à la mobilité dans le secteur, diminution des places de stationnement, aménagement douteux en béton, près de la SAQ, signalisation déficiente et rues fermées à la circulation automobile.

Sans compter les messages confus sur la vocation future du marché. Jean-Talon allait-il se transformer en un lieu touristique, un marché exclusivement bio, un endroit consacré à la restauration ou un marché de proximité ?

Les Montréalais ne le savaient plus. Les marchands, non plus. Ils ne savaient même plus s’ils faisaient partie des plans.

L’arrivée du nouveau directeur général, Nicolas Fabien-Ouellet, 31 ans, nommé par intérim à la suite de la démission de sa prédécesseure, à la fin de 2019, et confirmé dans ses fonctions un an plus tard, a réglé bien des problèmes.

Les tensions entre marchands et les chicanes pour les places sont largement résolues. Il ne reste que deux litiges, dont celui concernant Birri, en voie de règlement.

Mais surtout, la vocation du marché a été exprimée avec clarté.

« On a fait faire une étude de marché pour connaître les souhaits des Montréalais. Qu’est-ce qu’ils cherchent dans un marché public ? Et on se rend compte qu’on comble bien les besoins, en fait. »

— Nicolas Fabien-Ouellet, directeur général de la Corporation de gestion des marchés publics de Montréal

« Si on se compare à l’international – on est allés à Londres, où c’est juste de la restauration, il n’y a plus de fermiers –, ici, on a quand même une bonne base. Les gens recherchent toujours des produits frais, accessibles, diversifiés », explique M. Fabien-Ouellet.

Jean-Talon restera un marché fermier, avec un appoint en restauration, où les producteurs continueront à cohabiter avec les revendeurs, décriés par beaucoup, mais néanmoins nécessaires pour faire vivre le marché à l’année.

« Pour moi, les revendeurs, c’est un faux débat qu’on entend depuis longtemps, note le directeur. Ici, on a des agriculteurs et des détaillants spécialisés. On veut trouver de tout dans les marchés. »

La segmentation actuelle de l’offre est la bonne, assure-t-il. Les changements à la répartition des types de commerce seront donc mineurs, selon le Plan de développement 2021-2025, obtenu par La Presse. Le pourcentage de l’espace commercial occupé par les restaurants, par exemple, est appelé à passer de 18 % à 20 % d’ici deux ans.

L’objectif, maintenant que la hache de guerre est enterrée, est d’attirer de nouveaux marchands, en n’oubliant pas qu’un marché public, c’est en fait plusieurs marchés différents qui se succèdent au rythme des saisons : les fleurs au printemps, les plants pour le potager, les premières récoltes, la saison classique, la production de gros pour les conserves, pour finir avec les citrouilles, avant de passer à la saison d’hiver.

« On est là pour régler des problèmes »

Il faut dire que l’approche de la nouvelle direction tranche avec celle qui prévalait avant la pandémie.

« On est là pour régler des problèmes, insiste M. Fabien-Ouellet. On n’est pas là pour dire aux membres : voici ce qu’on va faire et si vous n’êtes pas contents, allez faire du commerce ailleurs ! »

« Le marché public est un environnement fragile, reconnaît-il. Les marchands sont résilients, mais c’est un écosystème fragile. Il faut qu’on parte de la base, qu’on soit à l’écoute des besoins, et pour les cas particuliers, il faut donner un certain délai pour régler les problèmes. »

Ce changement de ton a été remarqué par les membres.

« Nicolas est conscient qu’on doit revamper un peu l’image des marchés », dit le producteur de fines herbes Patrick Lauzon. « J’adore Nicolas Fabien-Ouellet ! », s’exclame l’acéricultrice France Bisson. « Je trouve qu’il fait un travail extraordinaire avec son équipe. Ils sont là pour nous. » « On travaille avec Nicolas, ça se passe très bien », ajoute Thomas Lemoine, qui a cofondé le Panier québécois, service d’épicerie en ligne. « On a des réunions régulières. »

Jonathan Abecassis, membre du conseil d’administration, souligne que le nouveau directeur général a été le choix unanime du C.A., composé de six marchands et de quatre membres externes.

« La COVID-19 nous a forcés à nous rasseoir à la table avec tout le monde. Et nous, les administrateurs, à établir un dialogue avec les marchands et à avoir des objectifs communs. »

— Jonathan Abecassis, membre du conseil d’administration

Chose certaine : « On ne veut pas que ça devienne un marché aux puces. »

L’agriculture au cœur de la mission

L’agriculture reste au cœur de la mission. L’objectif est même de faire passer le pourcentage de fruits et de légumes frais de 40 % à 50 % en cinq ans, dans l’offre commerciale, et celui des produits bios, de 5 % à 18 %.

« C’est sûr qu’on va faire le maximum pour recruter des fermiers », renchérit le directeur.

Ce qui est difficile dans le recrutement, c’est que les nouveaux venus seront le plus souvent des producteurs qui partent à zéro et non pas les héritiers de familles où l’on venait au marché de parent en fils ou en filles. Dans le cas du bio, c’est encore plus compliqué, explique le directeur : « La relève a déjà assez de contraintes à se lancer en affaires. Des fois, ça peut prendre deux, trois ans avant d’être certifié bio. Parce qu’ils ne sont pas encore certifiés, on les refuserait ici ? »

« Il faut rentrer du nouveau, du frais, il faut remplir les espaces, poursuit-il. C’est vrai qu’on pourrait faire du recrutement ciblé, mais on ne va pas garder un marché vide pour autant. Il y a une place à faire au bio, mais il y a une place pour tout le monde, ici, finalement. Au-delà du bio, on n’est pas là pour tasser qui que ce soit. Si vous êtes revendeurs, vous allez rester. On ne va pas vous sortir du marché parce que les gens nous disent qu’ils veulent du bio. »

Comment voit-il le marché dans cinq ans ? « Rempli. »

Vent d’optimisme chez les marchands

À un mois de l’ouverture du marché Jean-Talon en plein air, La Presse a pris le pouls des commerçants, certains faisant affaire au marché depuis des décennies, d’autres se lançant dans l’aventure.

Patrick Lauzon, 53 ans, vend ses fines herbes au marché Jean-Talon depuis longtemps. Il a repris les places qu’occupait son père. Sa fille suivra-t-elle ses traces ? Pas sûr.

« Elle est plus attirée par les marchés où les horaires sont plus avantageux, comme Val-David, où on est là tôt le matin, à 7 h 30, mais à 13 h, c’est terminé, note-t-il. Donc, le samedi après-midi, on peut avoir du temps. »

Du temps, M. Lauzon en manque parfois. « Moi, à Jean-Talon, je ne peux pas quitter à 13 h le samedi. On est comme dans un centre d’achats, on doit respecter les heures de la place », dit-il.

À cela s’ajoute le fait que les déplacements et le stationnement sont plus compliqués à Montréal.

« Les zones BIXI, les zones de recharge de voitures électriques… Chaque année, on perd des espaces de stationnement pour d’autres besoins. Ça vient compliquer les choses. La piétonnisation n’est pas idéale en semaine, cela rend l’accès difficile dans plusieurs cas. Le week-end, c’est cute, c’est parfait, les jeunes familles sont contentes. Je n’ai aucun problème avec ça. Mais les jours de semaine, c’est catastrophique. »

1000 commandes par mois

Il y a le Panier bleu. Thomas Lemoine a créé le Panier québécois au début de la pandémie : un service d’épicerie en ligne qui propose exclusivement des produits du marché Jean-Talon, livrés à vélo ou en auto.

Un an plus tard, « on doit être à 1000 commandes par mois, en moyenne », annonce l’homme de 30 ans d’origine française qui a fondé son entreprise avec trois de ses compatriotes établis au Québec.

« Un panier québécois fondé par des Français, je sais que ça fait sourire. »

— Thomas Lemoine, cofondateur du Panier québécois

Le but, dit-il, consistait à répondre à deux besoins nés de la pandémie : soutenir les maraîchers et les commerçants dans une période difficile et desservir les personnes ayant de la difficulté à se déplacer ou redoutant le virus.

La Corporation de gestion des marchés publics a vite repéré l’initiative et offert un bureau à la petite équipe qui préparait ses commandes dans le stationnement du marché, à la vue de tous.

« On attend beaucoup de la saison estivale, ajoute M. Lemoine. L’arrivée de tous les nouveaux produits québécois va vraiment apporter de la fraîcheur. Je pense que ça va être une période super sympa. »

Les affaires sont bonnes

Les affaires sont bonnes pour le cultivateur Guy Desgroseillers, en dépit de la pandémie.

« Faut dire que pour nous, la récolte a été meilleure l’été passé que l’été d’avant. Ça aide aussi », explique l’homme de 62 ans, qui occupe les places autrefois détenues par son père.

« On est là depuis 1964. J’étais petit garçon et je me souviens qu’on allait au marché Jean-Talon. »

— Guy Desgroseillers, cultivateur

M. Desgroseillers produit des pommes de terre et du maïs, à Saint-Rémi-de-Napierville. Mais depuis que son fils s’est joint à l’entreprise, il a recommencé à faire pousser des légumes dont il avait abandonné la culture : des topinambours, des courgettes et des haricots.

« On est en train de revenir comme quand j’étais jeune, se réjouit-il. Il faut dire qu’on a commencé à engager des travailleurs étrangers. Avant, c’était moi et mon épouse qui travaillions au champ. On avait quelques travailleurs saisonniers, mais c’était des locaux. »

« Le futur va être encore mieux »

Propriétaire avec son mari de la ferme René Lussier, à Saint-Damase, France Bisson croit que le marché Jean-Talon est retombé sur ses pieds après avoir traversé une période noire qui a plombé le moral des troupes.

« Maintenant, c’est rétabli, dit-elle. Il y a un nouveau conseil d’administration. L’ambiance a changé. Je pense que c’est derrière nous. Le futur va être encore mieux. Les producteurs qui sont là ont le marché à cœur. »

L’acéricultrice de 56 ans et son mari, René Lussier, tiennent un kiosque au marché depuis plus de 30 ans. Avec leurs trois enfants, Alexandre, Dominic et Andrée-Anne, ils vendent les produits de l’érable confectionnés dans leur érablière ainsi que les fruits et les légumes produits par leurs voisins.

Depuis la pandémie, ils offrent aussi un service d’épicerie en ligne.

« Ça marche super bien, assure Mme Bisson. L’été, c’est difficile parce que c’est très achalandé, mais l’hiver, ça fait un beau plus. C’est sûr qu’on n’arrête pas ça. »

« Moi, je reviens l’année prochaine ! »

Benjamin Caron, 40 ans, est un petit nouveau au marché. Propriétaire du restaurant Mazorca MTL, il s’est installé en face de la fromagerie Hamel le printemps dernier quand tous ses projets sont tombés à l’eau à cause de la crise sanitaire.

Il fait partie de la « nouvelle offre gourmande » du marché.

La cuisine qu’il sert est « locale d’inspiration latine », tient-il à préciser.

« Pour nous, ç’a été la plus belle expérience. Ç’a été un mal pour un bien. On a été accueillis par les gens du quartier à bras ouverts. Malgré la COVID-19, ç’a a été une grosse preuve d’amour. »

« J’ai redécouvert le marché Jean-Talon après tant d’années, et je l’ai redécouvert à travers mon entreprise, ce qui est encore plus fabuleux. Ça nous a permis d’être deux fois plus créatifs. On est connectés avec tous les commerçants, les agriculteurs. »

— Benjamin Caron, propriétaire du restaurant Mazorca MTL

Un mois après son ouverture, à l’été 2020, M. Caron est allé cogner à la porte de la direction : « Moi, je reviens l’année prochaine ! »

Non seulement se réinstalle-t-il début mai, mais il double également la superficie de son resto.

« On apporte quelque chose de vraiment le fun. On va avoir une bonne terrasse de 250 pieds carrés, des cocktails avec des distilleries québécoises, des bières de microbrasseries québécoises aussi, et des vins nature », détaille-t-il.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.