Un an sans étreintes

« J’ai hâte de le voir et de le prendre dans mes bras », souffle Lina Gaudet en fixant l’écran de sa tablette. Depuis un an, de nombreux aînés ne sont pas sortis de leur résidence et n’ont pas reçu de visites. Ils se contentent d’appels vidéo pour voir leurs proches. Le CHSLD Angelica, dans Montréal-Nord, nous a ouvert ses portes pour assister à ces réunions familiales et… virtuelles.

« Ça s’en vient, grand-maman. Bientôt, tu pourras nous voir », répond Alexandre Langlois à sa grand-mère Lina Gaudet. Chaque mardi après-midi, la femme de 86 ans discute avec son petit-fils et son arrière-petit-fils, Charles, 15 mois. Le visage de Mme Gaudet s’illumine aussitôt qu’elle voit l’enfant. « Regarde comme il est beau », « il court vite », « c’est pas un tannant, celui-là », s’exclame-t-elle la voix basse, mais fière.

« On le sent que les appels, ça lui fait du bien », raconte son petit-fils Alexandre Langlois. « Je le sais qu’elle attend ce moment durant sa semaine. Quand on se voit, elle entre dans une bulle et il n’y a que Charles qui existe. »

Le CHSLD Angelica, l’une des plus grandes résidences pour aînés de la province, a été durement touché par la COVID-19, au printemps dernier : 129 résidants ont été infectés par le virus et 68 en sont morts. Dès les premiers jours de confinement, les familles des 347 résidants se sont mises à appeler les unes après les autres pour prendre des nouvelles de leur proche.

« Les lignes étaient complètement bloquées », se rappelle Nancy Tavares, chef des soins infirmiers du CHSLD Angelica. « On essayait de répondre, mais notre priorité, c’était le résidant. Entre répondre à l’appel d’une famille ou donner un antibiotique, l’infirmière se concentrait sur le résidant. »

En mars, le CHSLD a mobilisé les intervenants de son centre de jour pour répondre aux appels des familles.

« Même ça, on s’est rendu compte que ça ne fonctionnait pas. Les familles ne voulaient pas entendre parler de l’état de santé de leurs proches. Elles voulaient les voir pour être sûres qu’ils allaient bien. »

— Nancy Tavares, chef des soins infirmiers du CHSLD Angelica

La résidence a alors mis sur pied une équipe responsable de coordonner des appels vidéo entre les aînés et leur famille. Sylvie Légaré fait partie de ces 14 agents de liaison qui organisent les appels FaceTime, Messenger et Zoom.

« Dès que j’entre dans une chambre avec mon kit, je vois que les résidants sont contents », note Mme Légaré, une retraitée du réseau de la santé qui est retournée donner un coup de main pendant la pandémie.

« Ce que j’aime, c’est de le voir ! »

Sylvie Légaré se déplace partout sur le 6étage du CHSLD avec sa mallette bleue contenant une tablette, des lingettes désinfectantes, des écouteurs et un haut-parleur pour les malentendants.

L’agente de liaison entre dans la chambre de Pierre Rivard et lui annonce qu’ils vont appeler sa conjointe des 14 dernières années, Audette Lortie. L’octogénaire est désorienté. Il ne se rappelle plus qu’il a rendez-vous avec son amoureuse, mais il est ragaillardi à l’idée de lui parler. Et de la voir.

« Pierre, tu as de nouveaux cheveux ! s’exclame Mme Lortie en voyant son conjoint. Ta peau est belle, ton teint est bon. Ça me rassure ! » Avant la pandémie, Mme Lortie avait l’habitude de visiter son conjoint trois fois par semaine. La dernière fois qu’elle l’a vu en personne remonte à l’été dernier, quand des visites encadrées ont été permises au CHSLD Angelica.

« Pierre me téléphone tous les jours. On se parle beaucoup, mais moi, ce que j’aime, c’est de le voir ! Je l’aimerais mieux en vrai, mais au moins, on a les appels vidéo », dit Mme Lortie.

Les proches aidants sont admis dans les résidences pour aînés, depuis les mois d’avril ou mai, selon les établissements. Mais cet assouplissement des règles sanitaires ne fait pas disparaître tous les problèmes de solitude chez les aînés, affirme Francis Grenier, directeur du Laboratoire d’étude sur l’anxiété et la dépression gériatrique. Le chercheur constate que 20 % des personnes de plus de 70 ans souffrent de détresse psychologique grave depuis la première vague.

« Depuis mars, il y a des mesures sanitaires sévères. Elles s’assouplissent puis redeviennent sévères. C’est un genre de yo-yo et les résidants ne comprennent pas toujours pourquoi ces règles sont mises en place », dit-il.

« Ce que j’entends souvent, c’est que les gens se sentent en prison. »

— Francis Grenier, directeur du Laboratoire d’étude sur l’anxiété et la dépression gériatrique

Il reste que les appels vidéo sont une « bonne stratégie à adopter dans le contexte », ajoute M. Grenier. « Est-ce que ça remplace la chaleur humaine ? Non ! Mais ça permet de briser l’isolement social, ça permet de se sentir moins seul. »

Une technologie à apprivoiser

Lors des premiers appels vidéo au CHSLD Angelica, plusieurs aînés ne comprenaient pas qu’ils pouvaient parler à leur famille à travers une tablette, raconte Laurent Beloeil, un barman qui s’est recyclé en agent de liaison dans les premiers mois de la pandémie.

« Ils n’ont pas vécu avec cette technologie, donc ils ont du mal à comprendre que l’autre personne est en train de leur parler. Des fois, ils pensent que c’est juste une photo ou une vidéo », raconte M. Beloeil.

Laurent Beloeil entre justement dans la chambre de Murielle Ouellette, avec qui il doit se montrer précautionneux avant un appel. Pour éviter qu’elle se fâche, il lui montre les écouteurs qu’il s’apprête à lui insérer dans les oreilles.

Parfois, Mme Ouellette ne prononce pas un mot de l’appel. Aujourd’hui, elle sourit en écoutant les histoires de ses deux enfants et en regardant les photos qu’ils lui montrent à travers l’écran.

Après quelques appels ratés, la fille de Mme Ouellette s’est présentée à la fenêtre de sa mère. « Je suis venue à sa porte patio et on a fait l’appel à ce moment. Je voulais qu’elle voie que je lui parlais, que c’était en direct et qu’elle pouvait me répondre », explique Chantal.

Même chose pour Jean Blanchet, dit Johnny, qui ne comprenait pas quand ses trois enfants apparaissaient sur une tablette. « Il voulait toujours raccrocher après deux minutes », indique Chantal Blanchet, l’une de ses filles.

Maintenant, la famille parle moins et chante plus. Notre entrée dans la chambre de M. Blanchet lui inspire d’ailleurs La dame en bleue qu’il récite à voix haute sans sauter une seule parole.

De voir leur père s’époumoner en interprétant des chansons rassure la famille Blanchet, surtout que l’homme de 88 ans a été gravement malade l’automne dernier. Ses enfants ont craint pour sa vie.

« Ça n’allait vraiment pas bien. On avait peur de le perdre. Puis, il a remonté la pente et je pense que les appels vidéo ont grandement aidé. On peut voir qu’il est de bonne humeur, qu’il ne manque de rien, qu’il va bien », souligne son autre fille, Marie-Josée.

Francis Etheridge, consultant et doctorant en gériatrie, a mis en place l’équipe d’agents de liaison au CHSLD Angelica. Même si les appels vidéo, c’est en partie son idée, il croit que les résidences devront en faire plus pour briser l’isolement des aînés.

« Pendant la première vague, les centres d’hébergement ont voulu protéger leurs résidants. Aujourd’hui, il faut trouver des solutions pour s’assurer qu’ils retrouvent une qualité de vie le plus rapidement possible », affirme M. Etheridge.

« Il faut qu’ils aient le goût de vivre le temps qu’il leur reste. »

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