L’homme-sandwich

La version a évolué.

À lire la lettre de démission du DHoracio Arruda, on aurait pu croire qu’il quittait de sa propre initiative. Mais la décision a été prise d’un « commun accord », a reconnu le premier ministre François Legault.

Rien d’étonnant. Après tout, cela le sert bien.

Quelqu’un paye pour les erreurs et le visage de la cellule de crise change. Cela donne une impression de renouveau sans que le gouvernement se reconnaisse de torts. Pourtant, M. Legault demeure l’ultime responsable.

Le directeur national de santé publique a été ébranlé par les critiques des médias, mais il y a plus.

D’autres voix l’auraient fait réfléchir : celles de collègues, comme des directeurs régionaux de santé publique.

On me raconte que lors d’une conférence du lundi, l’automne dernier, plusieurs réclamaient des mesures sévères pour affronter le variant Omicron. Mais au même moment, M. Legault rêvait à voix haute de rassemblements à 20 ou 25 personnes pour passer un beau Noël. Le DArruda devenait alors l’homme-sandwich. Assis sur une clôture électrique, une fois de plus.

À la fin de décembre, Québec a annoncé que les enfants ou éducatrices ayant été en contact avec un cas positif pouvaient retourner en garderie s’ils étaient asymptomatiques. Il a fallu quelques heures pour que la Direction de santé publique de Montréal refuse d’appliquer cette mesure.

Le DArruda n’y a pas vu une marque de confiance…

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Cela dit, une vision un peu caricaturale de la cellule de crise s’est installée.

Ses membres varient selon les sujets abordés. Et contrairement à ce que prétend l’opposition, le DArruda n’en était pas le seul médecin. On pouvait y trouver une autre sous-ministre docteure, Lucie Opatrny, ainsi que plusieurs médecins de la Direction de santé publique (DSP), de l’Institut national de santé publique (INSPQ) et de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS), comme les Drs Litvak, Raynault, Sauvé et De Guire. À cela s’ajoute une poignée de cliniciens consultés de façon informelle.

On ne peut donc pas dire que la pandémie est uniquement gérée par une bande de comptables et de communicateurs. Mais, de toute évidence, il y a un problème. Sinon, le Collège des médecins ne demanderait pas que le successeur du DArruda ait « la plus grande indépendance possible ».

Comment la renforcer ?

Je débute par une évidence : le directeur national ne cessera pas d’être sous-ministre. Il faudrait rédiger un projet de loi, l’étudier et le voter avant la campagne électorale à l’automne. On ne jouera pas dans les structures en pleine crise.

Mieux vaudrait bien réfléchir avant de réinventer la formule. Le directeur national de santé publique n’est pas un pantin du gouvernement. La loi lui donne au contraire d’énormes pouvoirs. Il peut notamment imposer la vaccination obligatoire ou fermer une usine dangereuse pour la qualité de l’air.

Anecdote racontée par l’ex-ministre de la Santé et des Services sociaux, Réjean Hébert : après la catastrophe ferroviaire de Lac-Mégantic, Québec voulait évacuer la ville à cause des émanations. Le ministre ne détenait pas ce pouvoir. Seul le DArruda le pouvait.

La structure actuelle n’a pas empêché non plus la Santé publique de Montréal de dénoncer haut et fort le projet de casino au bassin Peel en 2006. Et même si l’INSPQ relève du ministère de la Santé, il a critiqué l’approche caquiste répressive avec le cannabis.

De toute façon, il est impossible de dépolitiser les décisions. En santé publique, la science pure n’existe pas. Des facteurs politiques doivent aussi être considérés, tels que l’applicabilité d’une mesure, son acceptabilité sociale et son éthique. Autre exemple donné par Réjean Hébert, gériatre et professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal : la science recommande évidemment le port du casque à vélo, mais si on le rend obligatoire, les inconvénients (réduire le nombre de cyclistes) pourraient dépasser les avantages.

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Ce qu’on nomme « Santé publique » est en fait un tandem. Au risque de simplifier, l’INSPQ produit des avis d’experts, tandis que la Direction de santé publique les applique. Même si les deux collaborent, leur travail reste parallèle.

Cette formule a un mérite : le directeur national participe aux décisions au lieu de les commenter de l’extérieur.

Tout fonctionnait plutôt bien, jusqu’à la pandémie.

L’INSPQ est devenu très prudent. Il n’ose pas contredire le gouvernement, par crainte de nuire à l’adhésion aux mesures.

Et il ne veut pas faire les arbitrages inévitablement politiques, notamment pour gérer le retour en classe. Ses avis portent sur des questions scientifiques plus pointues.

Ceux du DArruda sont encore plus rares. La cellule de crise tranchait en groupe, parfois très vite, au terme de discussions informelles. Il est normal que chaque décision ne soit pas précédée d’un rapport écrit en bonne et due forme. Reste qu’on aurait aimé savoir plus souvent ce que le directeur national lui-même en pensait. Grâce aux questions du péquiste Pascal Bérubé, on a appris en décembre 2020 que le DArruda ne recommandait pas de fermer les restaurants. Était-ce un cas isolé ?

Bien sûr, on ne peut pas exiger que le directeur national participe aux décisions tout en lui demandant de les critiquer. Comment trouver le bon équilibre ?

Sans changer la structure actuelle, on pourrait rendre le processus plus clair et transparent.

En s’assurant que chaque mesure soit annoncée et expliquée en conférence de presse. En précisant aussi sur quels experts ou études on s’appuie. Et en offrant davantage de breffages techniques, menés uniquement par des scientifiques.

Cela dépendra du successeur intérimaire du DArruda, Luc Boileau. Médecin formé en santé publique, il a dirigé l’INSPQ et l’INESSS. Cette rare expertise en faisait un candidat hautement qualifié. Mais ce n’est pas l’homme de terrain qui vient brasser la cage. Administrateur de carrière, il prônait il y a quelques années une fusion controversée entre l’INESSS et l’INSPQ.

Espérons que le DBoileau saura maintenant partager toute l’expertise de la Santé publique avec la population. Qu’il ne sera pas un homme-sandwich.

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