Dépotoir à Kanesatake

Des BPC et de l’eau « noire comme du goudron »

Les propriétaires refusent toute collaboration avec le ministère de l’Environnement

Des traces de contaminants, dont des BPC, ont été découvertes dans l’eau près d’un dépotoir exploité illégalement à Kanesatake. Malgré tout, le ministère de l’Environnement a accepté de ne plus y mettre les pieds à la demande du président de l’entreprise, qui a banni les inspecteurs de ses terres l’an dernier, révèlent des documents consultés par La Presse.

« Quand l’eau est sortie, ç’a descendu noir comme du goudron. De l’eau noire goudronnée qui va se jeter dans le lac des Deux Montagnes. On n’aurait pas pu irriguer les champs avec ça… »

L’homme qui dépeint cette scène est un agriculteur de la région d’Oka. L’an dernier, il a vu de ses yeux l’impact des montagnes de déchets accumulées sur le site de l’entreprise G & R Recyclage, d’où suinte parfois un liquide noirâtre. Il a accepté d’accorder une entrevue à condition que son nom demeure confidentiel. « Ça fait des années que ça dure. Tout le monde a peur », dit-il.

La présence de G & R Recyclage suscite des plaintes depuis des années dans la région. Ouverte en 2015 comme un centre de recyclage de débris de construction et démolition, elle n’a fait qu’accumuler des rebuts à l’infini dans une petite bande de terre mohawk bordée de champs agricoles, sur le rang Saint-Jean, à la limite d’Oka, Saint-Placide et Kanesatake.

En 2020, le ministère de l’Environnement a révoqué le permis de l'entreprise et sévi contre les camionneurs qui y déversaient leurs chargements. Le trafic a cessé. Mais les déchets, eux, demeurent sur place. Et des rapports inédits du Ministère révèlent combien ils peuvent être dommageables pour l’environnement.

BPC, E. coli et sulfure d’hydrogène

Les documents ont été obtenus par une coalition regroupant des Mohawks inquiets et des environnementalistes de divers horizons, qui doit publier vendredi un rapport sur le dépotoir. L’initiative est soutenue par un groupe baptisé ReconciliAction ainsi que par Eau Secours et le Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets.

Un rapport d’inspection ministériel établit par exemple qu’à la fin 2019, des tests dans un cours d’eau qui traverse le site ont relevé la présence de BPC. La concentration mesurée n’était pas jugée dangereuse, mais les environnementalistes craignent qu’elle ne soit que la trace visible d’une présence plus importante de ces substances toxiques.

Un inspecteur a noté une « odeur intense » qui lui rappelait « un mélange d’odeur d’égout sanitaire et d’œuf pourri ».

Des tests ont parallèlement révélé la présence dans l’eau de bactéries Escherichia coli et de sulfure d’hydrogène dans une proportion supérieure à la normale, ainsi qu’une contamination au bore, à l’azote ammoniacal et aux composés phénoliques.

Un inspecteur a noté que les taux mesurés auraient été inacceptables même pour un site d’enfouissement de déchets, alors que le site en question est censé n’être qu’un centre de tri. Les sources d’eau potable des résidants ne sont pas touchées, confirme le Ministère. Mais l’impact sur les écosystèmes ne fait aucun doute.

« Ces contaminants mesurés ont un impact sur la flore et la microfaune de ce milieu naturel. »

— Un inspecteur ministériel

En amont du site de G & R Recyclage, les concentrations en contaminants sont bien moindres.

Le Ministère plie

Après avoir initialement collaboré avec le Ministère, les propriétaires de G & R Recyclage ont coupé les ponts en 2020.

« L’exploitant du centre de tri m’a signifié que les représentants du gouvernement du Québec ne sont plus les bienvenus sur ce territoire autochtone », explique un inspecteur dans un document interne.

« Il nous déconseille d’utiliser le drone pour prendre des photos », ajoute-t-il.

« Il affirme que le site est définitivement fermé et que les matières vont sûrement demeurer sur place pour plusieurs années », poursuit le fonctionnaire.

« La conversation s’est faite sur un ton calme et respectueux, mais le message est clair que nous ne sommes plus les bienvenus. »

En fait, la loi permet aux inspecteurs de pénétrer sur le site, d’autant qu’ils ont toujours collaboré étroitement avec le conseil de bande. Mais le Ministère a choisi exceptionnellement de se plier à la volonté de l’entrepreneur et de se tenir à distance, selon les communications internes consultées par La Presse.

« La direction régionale choisit de poursuivre le suivi environnemental autrement, sans accéder au centre de tri. »

— Extrait de communications internes consultées par La Presse

Le ministère de l’Environnement n’était pas en mesure de commenter la situation jeudi, mais il devrait réagir vendredi. La Presse n’a pas réussi à joindre les dirigeants de G & R. En 2018, ils avaient expulsé notre équipe de leur terrain en se plaignant d’une couverture injuste.

« Vous ne donnez jamais notre côté de l’histoire, même si nous respectons toutes les règles et que nous subissons des inspections constantes ! », disait l’un des dirigeants.

Violence

G & R Recyclage appartient aux frères Robert et Gary Gabriel, deux anciens membres du groupe armé des Warriors pendant la crise de 1990. Il y a quelques années, leur entreprise était située sur le rang du Milieu, au cœur de la communauté de Kanesatake, ce qui créait des frictions avec des résidants.

« Des actes de violence se sont ensuite produits. Certains délateurs se sont fait attaquer. C’est à ce moment que je lui ai offert une parcelle de terrain de l’autre côté de la montagne », avait expliqué le grand chef Serge Simon, du conseil de Kanesatake, au journal La Voix des Mille-Îles, en 2018.

Une militante mohawk qui collabore avec des groupes environnementaux affirme aujourd’hui que l’opposition à G & R demeure vive dans sa communauté, mais que personne n’ose affronter publiquement ses dirigeants.

« Ils sont peut-être de descendance mohawk, mais ils vont à l’encontre de toutes les valeurs mohawks. »

— Militante mohawk qui a requis l’anonymat par crainte de représailles

« Ils font affaire avec des entreprises québécoises qui viennent faire des déversements ici parce que ça coûte moins cher. La plupart des gens de bonne volonté sont dégoûtés, mais ils ne se sentent pas en sécurité à cause des antécédents de violence de ces gens », affirme la dame.

Dès 1995, La Presse rapportait que Robert Gabriel avait tabassé en pleine assemblée un résidant qui contestait l’ancien chef Jerry Peltier.

En 2005, Robert et Gary Gabriel ont été reconnus coupables de séquestration et de participation à une émeute, après l’incendie de la maison du grand chef James Gabriel et le siège du poste de police local. Au procès, l’ancien policier Guy Ouellette, expert dans la lutte contre le crime organisé, a décrit Robert Gabriel comme le chef d’une organisation « très violente ».

À la même époque, James Gabriel avait rencontré des diplomates américains au consulat de Montréal pour désigner Gary et Robert Gabriel comme les dirigeants du trafic de drogue sur le territoire. Selon un câble diplomatique rendu public par WikiLeaks, le grand chef disait qu’ils étaient liés aux Hells Angels et à d’autres groupes criminels extérieurs. James Gabriel prétendait que Gary Gabriel avait accès à des armes d’assaut, des explosifs et des lance-roquettes. « L’histoire racontée par Gabriel est conforme aux informations recueillies auprès des contacts policiers du consulat », précisait le câble diplomatique.

En 2009, Gary Gabriel a été arrêté de nouveau par une escouade mixte de policiers. Un camion militaire, plusieurs armes et des chargeurs d’AK-47 avaient été saisis.

Gordon McGregor, directeur de l’Association des chefs policiers des Premières Nations, avait alors dénoncé l’impact de son groupe sur la communauté de Kanesatake. « Ceux qui se cachent derrière les activités traditionnelles nous montrent maintenant ce qu’ils sont vraiment », disait-il.

« Nous avons envoyé un message fort aux criminels : ils sont nocifs pour la communauté. »

— Gordon McGregor, directeur de l’Association des chefs policiers des Premières Nations

Le 1er juillet dernier, Gary Gabriel était en compagnie du chef de gang Arsène Mompoint lorsque ce dernier a été assassiné dans un dispensaire de cannabis à Kanesatake. Un enquêteur du SPVM a déjà expliqué en cour que Mompoint était considéré comme le chef d’un groupe qui exécutait des contrats, dont des meurtres, pour la mafia.

Des investisseurs non autochtones

Les frères Gabriel ne sont toutefois pas seuls à avoir eu des intérêts dans le dépotoir débordant du rang Saint-Jean. Deux investisseurs de l’extérieur de Kanesatake se sont aussi impliqués dans l’entreprise ces dernières années.

Entre 2014 et 2016, Stephen Borbely a été inscrit comme actionnaire au Registre des entreprises. Un fonctionnaire du ministère de l’Environnement a d’ailleurs confirmé dans un rapport son implication dans la gestion du site.

Dans une poursuite déposée au palais de justice de Montréal, Revenu Québec affirme que M. Borbely dirigeait à l’époque une société de production de fausses factures pour des clients qui souhaitaient tromper le fisc. Son entreprise était hypothéquée en faveur de Rosalba Guerrerra, la conjointe de l’importateur de cocaïne Alex Guerra et ex-conjointe d’un influent membre des Hells Angels, Louis « Melou » Roy. Nous n’avons pu parler à M. Borbely, qui semble être injoignable, selon ses anciens avocats.

Un autre investisseur qui a été brièvement inscrit comme actionnaire en 2015 est Roberto Scoppa, frère du défunt chef de clan de la mafia montréalaise, Andrew Scoppa. Il n’a pas répondu à un appel de La Presse jeudi.

L’inaction du fédéral dénoncée

La coalition qui doit publier un rapport ce vendredi sur l’entreprise espère convaincre les différents ordres de gouvernement de décontaminer le site. Elle souligne que le terrain tombe officiellement sous la responsabilité de gouvernement fédéral, en vertu de la loi actuelle.

Le maire d’Oka, Pascal Quévillon, demande aussi depuis des mois une rencontre avec Québec et Ottawa à ce sujet. Il attend toujours. « C’est un désastre environnemental. Ça cause beaucoup de désagréments, et c’est déplorable de voir que le gouvernement fédéral n’agit pas rapidement », dit-il.

— Avec la collaboration de Daniel Renaud, La Presse

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