Opinion Suzie O’Bomsawin

Entre symbolisme et actions concrètes

Tout comme plusieurs d’entre vous, j’ai pris connaissance de la déclaration du premier ministre François Legault par rapport à son refus de faire en sorte que le 21 juin – Journée nationale des peuples autochtones – soit reconnu comme un jour férié au Québec. « "On n’est pas en faveur d’ajouter des journées fériées pour quelque raison que ce soit au Québec", a-t-il déclaré, alors qu’il répondait aux questions des journalistes peu après avoir reçu sa seconde dose de vaccin au Stade olympique de Montréal. Il estime qu’il y a déjà beaucoup de jours fériés dans la province, "toute proportion gardée". » 1

Les explications qu’il a fournies pour justifier son refus étaient, à mon sens, plus dommageables que le refus en soit. C’est loin d’être une explication suffisante et elle m’a laissé passablement sur ma faim. Je me suis alors dit : « Ok, mais pourquoi ? »

Vous comprendrez que ce n’est pas le refus que je remets en question, mais bien l’analyse effectuée qui a mené au refus, si analyse il y a eu, bien évidemment.

Au contraire de plusieurs de mes pairs, je ne suis pas nécessairement convaincue que de déclarer le 21 juin jour férié soit pertinent. Symboliquement, ça envoie un message fort, certes, mais au-delà de cette symbolique, est-ce que ça compense réellement le coût financier du férié ?

C’est peut-être une évaluation distante de ma part, mais vous comprendrez que les gestes symboliques sont relativement courants quand il s’agit des peuples autochtones. Je sais aussi que j’ai un fâcheux biais pragmatique – je valorise ainsi davantage les actions tangibles qui auront des retombées concrètes. Au-delà des coûts associés à un férié, combien des personnes visées se prévaudront véritablement de ce congé pour célébrer les peuples autochtones ?

Avec l’état actuel de la connaissance, de la méconnaissance encore trop grande par rapport aux peuples autochtones, est-ce que cette mesure générera des résultats tangibles au-delà de la sphère des convaincus, des initiés ? Je reconnais l’importance de la symbolique, mais en même temps, je suis consciente de tous les besoins au sein des communautés autochtones, pour les autochtones vivant en milieu urbain, du sous-financement des organismes représentatifs, de la nécessité de la protection des langues ancestrales et de la pérennité des savoirs autochtones, etc. Si on me demande de faire un choix, je préfère que la valeur du férié soit réinvestie annuellement en actions concrètes. Car, outre le férié, ce serait quoi, le plan ?

Est-ce en ces termes que M. Legault a pris sa décision par rapport au férié ? Si oui, je pense qu’il aurait été tout à propos de l’expliquer de cette façon.

Quant à moi, c’est ce que j’aurais aimé savoir. Pas de me faire répondre qu’il y en a déjà trop. Autrement, il serait approprié de revenir sur le sujet avec une réflexion plus approfondie.

J’ai eu exactement la même réflexion lorsque le fédéral a annoncé le férié du 30 septembre – Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. C’est symboliquement significatif et important de commémorer, là n’est pas la question, mais comment se permettre un férié pour les fonctionnaires fédéraux et les employés sous réglementation fédérale (notamment, les employés des conseils de bande des différentes communautés) quand le fédéral n’est même pas en mesure d’assurer que toutes les communautés autochtones à l’échelle du Canada aient accès à de l’eau potable en tout temps, à des logements salubres, à des denrées à des prix raisonnables ? Que l’argument évoqué pour répondre à cette question soit souvent les « choix financiers à prioriser ». Ce sont pourtant des droit de la personne de base dont tous devraient pouvoir se prévaloir dans un pays dit développé comme le Canada.

« […] le jour de congé coûtera au gouvernement fédéral près de 166 millions chaque année, principalement en perte de productivité, et 223 millions supplémentaires pour les employeurs sous réglementation fédérale. » 2.

Encore une fois, mon approche est peut-être trop pragmatique, mais je ne peux m’empêcher d’y réfléchir en ces termes. Je suis consciente que la valeur du férié ne compenserait pas sur une base annuelle l’ensemble des besoins, mais ne serait-elle pas un meilleur investissement pour le mieux-être des peuples autochtones ?

Wliwni (se dit olé-oné), merci !

Wli nanawalmezi ! Prends bien soin de toi !

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