Delon-Belmondo, une rivalité fraternelle

Ils se regardent comme on se surveille. Même âge, même succès, mais de quoi ne jamais se comprendre : pour Delon, une enfance triste puis l’Indochine, pour Belmondo, une famille aimante et le Conservatoire. Douze ans après leurs débuts dans Sois belle et tais-toi, ils osent la plus belle affiche du cinéma, Borsalino. Cinq millions de spectateurs et un procès : l’ordre alphabétique voulait que Belmondo fût le premier. Producteur, Delon lui grille la politesse.

Le 15 juin, chez Jean-Paul, quai d’Orsay, j’ai assisté à leur dernier rendez-vous. Ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps. Dans ce grand appartement qui donnait sur la Seine, ce fut joyeux et drôle. Une ambiance à la ­Belmondo. Ce jour-là, il avait la tête haute et une énergie particulière. Comme s’il s’était préparé pour être en forme. Alain est entré dans le salon en criant : « Dis-moi, j’ai envoyé à ton agent le contrat pour Borsalino 3. Dépêche-toi de te remettre : on tourne en septembre. »

Cela faisait 50 ans qu’ils s’étaient partagé l’affiche du film de Jacques Deray ! Ils se sont esclaffés mais j’ai eu le sentiment, à les voir, que ces deux monstres sacrés continuaient de ne rien lâcher. Ils vivaient toujours pour jouer la comédie. Et ils espéraient encore tourner ensemble. Alain s’est assis tout près de Jean-Paul sur le canapé. Il a évoqué des souvenirs de tournage à Marseille, il a fait l’addition de leurs âges pour plaisanter, 85 et 88… Ils s’amusaient comme des enfants.

Souvent, il prenait la main de son ami et souvent Jean-Paul agrippait son bras. Entre eux, la tendresse passait aussi par le regard, beaucoup de rires ; et une certaine idée de la loyauté.

En 2016, j’avais eu le privilège de coproduire le documentaire Belmondo par Belmondo, sa dernière apparition à l’écran. Delon était à l’hôpital à l’époque. Mais il avait tenu à sortir pour témoigner et parler à Paul de son père.

Cette fois, c’est lui qui était à l’honneur et qui annonçait fièrement à Jean-Paul que nous venions d’enregistrer l’émission Alain Delon face au monde. Pendant deux heures, ils ont bu le thé et mangé des gâteaux. Et puis ils se sont quittés avec la promesse de se revoir vite. Ils voulaient organiser, plus tard dans l’été, un barbecue dans la propriété de Douchy, où Jean-Paul n’était jamais allé. Mais quelques minutes après notre départ, dans le parking, Delon m’a dit : « Je suis heureux d’être venu. » Il se doutait qu’il avait vu son vieux copain pour la dernière fois. Les semaines suivantes, il a cherché à le joindre pour prendre de ses nouvelles. Et puis, le 6 septembre, Paul Belmondo m’a envoyé un message. Il voulait prévenir Alain avant l’annonce officielle.

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