Le hockey à la lumière des sciences sociales

Si les agressions qui ont eu lieu dans le monde du hockey ressemblent à des faits divers, il n’en est rien. Ce sont bien des faits sociaux. Un groupe de 28 chercheur.euse.s accuse d’ailleurs « les leaders et l’industrie du sport (d’avoir) accepté que la violence sexuelle soit largement répandue »1.

D’autres sports seront bientôt sur la sellette, mais en attendant, il peut être intéressant de se demander ce qui cloche avec le hockey, et les sciences sociales peuvent nous éclairer.

La chambre des joueurs

Laissons-nous guider par André Tessier, professeur au collégial et entraîneur de hockey, qui voit le hockey comme le lieu de formation de la masculinité québécoise contemporaine2.

Il écrit : « le fait de s’isoler dans un espace clos privé, réservé aux hommes, doublé d’une exclusion hâtive des jeunes homosexuels et même de ceux qui s’interrogent sur leur orientation sexuelle, crée effectivement un “bastion” ou un “refuge” des hommes ».

Drôle de refuge toutefois, qui naît de l’exclusion des non-conformes à l’idéal de virilité.

C’est une forme de violence qui est au cœur de la socialisation masculine selon Raewyn Connell, chercheuse australienne qui fait autorité dans le domaine des études masculines3.

La masculinité dite hégémonique se définit par opposition aux hommes subordonnés (les fifs, les tapettes et les gais) et marginaux (les hommes handicapés, gros, noirs ou autochtones, etc.). Elle bénéficie de la complicité de ceux qui trouvent un avantage à jouer cette game, ne serait-ce que pour ne pas connaître à leur tour l’exclusion et le bullying. Ce régime de coercition, fondé sur les subtils rappels à l’ordre et la standardisation des comportements, est très bien décrit par un ancien joueur comme Brock McGillis4.

Et les femmes ?

Le hockey veille au maintien d’une certaine polarisation sexuelle de la société. Il promeut une masculinité en dix points, toujours selon Tessier, qui ressemblent beaucoup aux injonctions de la Man Box5. On peut résumer ce code ainsi : stoïcisme, hypersexualisation des comportements masculins et des corps féminins, solidarité entre (certains) hommes et rejet de tout ce qui peut sembler féminin ou gai.

Il est possible, sans trop extrapoler, de faire un lien entre ces descriptions et le rapport très masculin aux limites. Les limites, dans le monde des hommes, ce n’est pas quelque chose que l’on respecte, c’est à chacun.e de se battre pour les défendre. Le corollaire évidemment, c’est la responsabilisation des victimes pour leur propre agression : c’était à lui/elle de se défendre !

Tessier rappelle aussi que la séduction est au cœur du hockey, même dans les ligues mineures. On y séduit les femmes pour s’apprécier entre hommes6. Et au besoin, on a recours à une professionnelle.

Dans cet univers culturel, le pendant féminin du hockeyeur, c’est une danseuse ou une groupie, et non une hockeyeuse.

Tout se passe comme à Rome, où la récompense du gladiateur n’était pas que sonnante et trébuchante, elle était aussi de chair. Et de la « récompense » au « dû » qu’on peut exiger, il n’y a parfois qu’un pas, ce qu’illustre très bien les derniers scandales parus dans la presse.

L’avenir de ce sport

Les injonctions viriles ne sont pas seulement corrélées à une diminution du bien-être et de la santé des femmes. Produire des vrais mâles a un coût exorbitant pour tou.te.s, y compris pour le hockey lui-même, qui voit nombre de ses talents ne jamais éclore, victimes de bullying, de commotions à répétitions ou se démenant avec des problèmes de justice.

Plutôt que de faire du hockey une suite de problèmes, les sciences sociales nous amènent à considérer les récentes révélations sur ce milieu comme une opportunité. Puisque ce sport est un des plus spectaculaires au monde, il reste producteur de sens pour des milliers de jeunes hommes au pays. La réforme souhaitée de la culture du hockey pourrait avoir des répercussions positives sur l’ensemble de la société. Reste à ses dirigeant.e.s et éducateur.rice.s à faire preuve de responsabilité et de courage, et à accompagner ce changement.

1. Lisez « La communauté scientifique sonne l’alarme depuis des années »

2. André Tessier, Le sport et la masculinité, le cas de la culture du hockey sénior au Québec, 2018, disponible sur le site de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales

3. Raewyn Connell, Masculinités, enjeux sociaux de l’hégémonie, Amsterdam, 2022

4. Lisez « Un ancien joueur dénonce la culture toxique et le manque de diversité dans le hockey »

5. Brian Heilman, Gary Barker et Alexander Harrison, The Man Box : A Study on Being a Young Man in the US, UK, and Mexico, Promundo et US-Unilever, 2017

6. Selon l’expression de Mélanie Gourarier, Alpha mâles, séduire les femmes pour s’apprécier entre hommes, Le Seuil, 2017

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