Guerre en Ukraine

La recherche en Arctique russe mise en péril

La guerre en Ukraine a eu raison de la coopération scientifique internationale en Arctique. L’une des victimes collatérales : la recherche sur les changements climatiques.

Depuis près de 15 ans, Gabriela Schaepman-Strub est aux premières loges du réchauffement de l’Arctique. La directrice scientifique de l’Institut polaire suisse se rend chaque été dans la partie russe du territoire, pour y récolter des données environnementales.

Chaque été, sauf cette année. Depuis l’invasion de l’Ukraine en février dernier, l’Arctique russe est pratiquement inaccessible aux scientifiques occidentaux.

L’un des projets de la chercheuse, également professeure en biologie et en sciences environnementales à l’Université de Zurich, vise à comprendre les effets des sécheresses et des pluies dans le nord-est de la Sibérie. La présence de son équipe sur le terrain est nécessaire pour l’entretien du matériel et la prise de données.

« C’est un projet que nous menons depuis quatre ans et qui a demandé énormément de ressources financières et humaines. Si nous ne pouvons y retourner l’an prochain, je pense qu’il va falloir tout abandonner. Ce serait la perte d’années de travail et d’informations dont nous avons besoin de toute urgence pour mieux prédire le dégel du pergélisol et les changements de végétation », s’inquiète-t-elle.

De nombreux projets scientifiques en Arctique reposent, comme celui de Gabriela Schaepman-Strub, sur des partenariats internationaux avec la Russie. Mais depuis le début de la guerre, l’heure n’est plus à la collaboration.

« Une grande partie de la recherche en Arctique est paralysée en ce moment, affirme Gary Wilson, professeur en science politique à l’Université du nord de la Colombie-Britannique (UNBC). La plupart des organisations internationales prenant part à ces travaux ont suspendu leurs relations avec la Russie et retiré toute composante russe des projets qu’elles financent. »

Ancien président de l’Association universitaire canadienne d’études nordiques, Gary Wilson s’implique dans bon nombre de ces organisations de recherche en Arctique. Comme plusieurs de ses collègues, il a coupé tous ses liens avec les chercheurs russes depuis le début de la guerre en Ukraine.

« Les relations internationales de ces chercheurs peuvent être surveillées par le gouvernement russe. Le simple fait d’être en contact avec des Occidentaux risquerait de les mettre en danger. »

— Gary Wilson, ex-président de l’Association universitaire canadienne d’études nordiques

La crise climatique mise sur la glace

Ces recherches – aujourd’hui interrompues – sont cruciales dans un contexte de changements climatiques, souligne Gary Wilson. « La Russie couvre plus du tiers de l’Arctique. Nous avons besoin de données constantes pour étudier les différents phénomènes dans cette région. La guerre dure depuis bientôt un an. Cela représente déjà une année de données manquantes », déplore-t-il.

L’Arctique se réchauffe près de quatre fois plus vite que le reste du monde, selon une récente étude de l’Institut météorologique finlandais. Certaines de ses régions, comme le Svalbard, viennent de connaître l’été le plus chaud jamais enregistré.

Et ce n’est qu’un avant-goût des années à venir.

La fonte du pergélisol arctique amplifie le réchauffement climatique en libérant du carbone, sous forme de CO2 et de méthane. Selon les modèles scientifiques actuels, ce sol renferme 1700 milliards de tonnes de carbone, soit le double de la quantité déjà présente dans l’atmosphère et le quadruple de la quantité émise par l’humain depuis la révolution industrielle.

« Nous pouvons étudier ce qui se passe dans le reste de l’Arctique, mais cela ne permet pas d’extrapoler pour la partie russe du territoire, explique Gabriela Schaepman-Strub. Le climat et l’environnement dans l’Arctique russe sont très différents. Et les phénomènes que l’on observe en Sibérie, par exemple, ne sont pas les mêmes que ceux dans le nord du Canada. »

Certaines données peuvent être obtenues à partir de satellites. Mais elles ne remplaceront jamais les recherches effectuées sur le terrain, soutient la professeure suisse.

Rupture de liens

Depuis sa fondation en 1996, le Conseil de l’Arctique est le symbole de la coopération entre les États du Nord. Ce forum international, qui réunit les huit nations arctiques ainsi que des peuples autochtones de la région, a permis la mise sur pied de nombreux projets scientifiques environnementaux.

Mais l’incertitude plane quant à l’avenir du Conseil. En mars dernier, ses travaux ont été suspendus.

« Un projet important du Conseil qui n’a pas pu reprendre en raison de la participation de la Fédération de Russie est le projet circumpolaire sur les incendies de forêt, qui vise à améliorer la coordination et à promouvoir la coopération internationale pour répondre aux incendies de forêt catastrophiques dans l’Arctique », indique un porte-parole du département d’État des États-Unis dans un courriel à La Presse.

« Les incendies de forêt menacent les populations de l’Arctique circumpolaire, notamment en Russie et aux États-Unis, ajoute le porte-parole. Et en plus des menaces qu’ils représentent pour les communautés locales, ils libèrent des quantités importantes de fumée et de carbone noir dans l’atmosphère, nuisant à la santé humaine et intensifiant le processus de changements climatiques. »

La rupture de tous ces liens internationaux laissera une profonde cicatrice sur le plan scientifique, déplore Gabriela Schaepman-Strub.

« La collaboration en Arctique est basée sur la confiance. Si cette confiance ne peut pas être reconstruite en matière de politique et de sécurité, il deviendra très difficile de travailler ensemble à l’échelle internationale. »

— Gabriela Schaepman-Strub, professeure en biologie et en sciences environnementales à l’Université de Zurich

Certains scientifiques russes tentent de continuer à collecter des données dans le nord de leur pays. Mais les expéditions dans l’Arctique sont souvent coûteuses et difficiles à mener sans soutien international.

« Tant que la guerre perdurera et qu’il n’y aura pas d’accord de paix en vue, je crois que ce sera le statu quo, renchérit Gary Wilson. Les chercheurs russes continueront de collecter des données comme ils le peuvent. Et avec un peu de chance, nous aurons accès à ces données un jour. »

4,7 millions d’hectares

Superficie de la région brûlée par les incendies de forêt dans l’Arctique sibérien de 1982 à 2020, soit plus du quart de la superficie du Canada.

Source : Conseil supérieur de la recherche scientifique en Espagne

280 gigatonnes par année

Masse de glace perdue par le Groenland en moyenne depuis 2002.

Source : NASA

0,73 °C par décennie

Réchauffement moyen de l’Arctique depuis le début des observations par satellite en 1979.

Source : Institut météorologique finlandais

43 %

Diminution de l’étendue de la glace de mer en Arctique depuis 1979.

Source : Fonds mondial pour la nature

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