covid-19

Ottawa ferme sa frontière à tous les demandeurs d'asile

Le gouvernement mise sur les industries canadiennes pour produire de l'équipement médical et sollicite l'aide des transporteurs aériens pour rapatrier les ressortissants canadiens.

OTTAWA — Depuis minuit ce samedi, il est interdit de franchir la frontière canado-américaine, sauf pour des raisons essentielles. Cela vaut aussi pour les demandeurs d’asile irréguliers, mais également pour ceux qui se présentent à un poste frontalier officiel. Ils seront tous dorénavant refoulés s’ils tentent d’entrer au pays. En même temps, le Canada lance un « effort de guerre » pour lutter contre la pandémie de la COVID-19.

En l’espace de 24 heures, le gouvernement Trudeau a donc changé son fusil d’épaule : au lieu de prendre en charge et d’isoler les migrants qui traversent la frontière terrestre là où il n’y a pas de poste frontalier, comme sur le chemin Roxham, il les retournera aux États-Unis. La mesure a été prise dans le cadre de la lutte contre la pandémie de la COVID-19.

« Le Canada et les États-Unis annoncent une entente mutuelle selon laquelle nous allons maintenant renvoyer les migrants irréguliers qui tentent de traverser la frontière, a dit le premier ministre en conférence de presse. C’est des mesures exceptionnelles pour protéger les citoyens », évoquant un accord qui « s’aligne avec les valeurs du Canada » en matière d’accueil de réfugiés et de personnes vulnérables.

Pour justifier ce soudain changement de cap, Justin Trudeau a plaidé que l’accord entre voisins était intervenu « quelques heures » à peine avant son point de presse du vendredi devant sa résidence de Rideau Cottage. « Ça faisait plusieurs années qu’on était en discussion avec les Américains pour tenter de trouver une mesure comme celle-ci. On a pu se mettre d’accord sur ce processus », a-t-il exposé.

Le premier ministre n’en a pas fait mention lors de son allocution, mais la médecine ne s’applique pas exclusivement aux migrants qui se faufilent entre les postes frontaliers, a pu confirmer La Presse, vendredi soir. Elle sera appliquée à tous ceux qui présentent une demande à un point d’entrée officiel.

« Les changements qui sont en cours de mise en place signifient que les provisions de la Loi sur la quarantaine ont la priorité sur la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés et l’Entente sur les tiers pays sûrs […]. Cela s’applique aux cas aux ports et entre les ports [d’entrée au Canada] », a-t-on spécifié au bureau du ministre de la Sécurité publique, Bill Blair.

Le ministre Blair a précisé que l’entente prévoyait « de très rares exceptions ». Il a cité l’exemple d’un mineur non accompagné, citoyen américain, qui demanderait l’asile. Mais selon lui, Ottawa et Washington ont déjà « décourag[é] les gens de venir » en annonçant que la frontière serait quasi scellée. Car « les gens réalisent que ce n’est pas le moment de se présenter à la frontière pour traverser, parce que cela les place à risque et en place d’autres en danger », a-t-il suggéré.

Il a dit avoir bon espoir que les gens qui rebrousseraient chemin ne se retrouveraient pas en détention une fois aux États-Unis. « Dans la vaste majorité des cas, il n’y aura pas de détention […]. Il faudrait un motif sérieux, par exemple la grande criminalité », pour que cela se produise, a lancé M. Blair. Des agents frontaliers pourraient être redéployés pour s’assurer que la frontière est hermétique, mais pas l’armée, a précisé le bureau du premier ministre.

L’INDUSTRIE EN RENFORT

L’épidémie étant mondiale, les pays s’arrachent les mêmes produits afin de subvenir aux besoins de leur population. Respirateurs, masques faciaux, produits désinfectants, tests diagnostiques, matériel médical : la demande est énorme, et la tendance est appelée à se maintenir, voire à s’accentuer.

Nombreuses sont les industries canadiennes qui ont manifesté auprès du gouvernement leur désir de mettre la main à la pâte pour lutter contre le nouveau coronavirus. C’est ce qui a donné naissance au Plan canadien de mobilisation du secteur industriel, qui aidera les entreprises à produire davantage ou à se recycler.

« Par exemple, l’Association des fabricants de pièces d’automobile nous a demandé comment elle pouvait contribuer. Eh bien, nos professionnels de la santé ont vraiment besoin de notre soutien, donc notre gouvernement va aider ces compagnies à fabriquer de l’équipement médical au lieu de pièces d’auto », a illustré Justin Trudeau.

Cette mobilisation a tout d’un « effort de guerre », a déclaré le président du Conseil du Trésor, Jean-Yves Duclos : « Ça ressemble effectivement à un effort de guerre parce que là, on voit bien que le gouvernement canadien concentre tous ses efforts de production industrielle, tous ses efforts d’approvisionnement autour de la lutte contre le virus. »

Le gouvernement est sur le point de conclure des accords avec d’autres entreprises qui pourraient contribuer à la résistance en augmentant leur capacité de production. Parmi celles-ci figure Medicom, basée à Montréal, où l’on fabrique gants, masques et autres outils de prévention.

Stimuler la production permettra aussi de préserver des emplois, alors que la pandémie de COVID-19 frappe les travailleurs de plein fouet. Au cours de la dernière semaine, le gouvernement a reçu au-delà de 500 000 demandes d’assurance-emploi. L’an dernier, à la même période, il y en avait eu un peu moins de 27 000.

« Je sais que les gens sont impatients de recevoir l’aide à laquelle ils ont droit, et notre gouvernement travaille aussi vite que possible pour les appuyer, a lancé Justin Trudeau. C’est une situation sans précédent qui met beaucoup de pression sur le système, mais nous y veillons. Des milliers de fonctionnaires travaillent sans relâche pour vous aider. »

RAPATRIEMENTS EN VUE

Le gouvernement doit aussi venir en aide à des dizaines de milliers de ressortissants qui sont coincés ailleurs dans le monde, du Maroc aux Philippines, en passant par l’Espagne, le Guatemala ou encore l’Équateur. Les transporteurs aériens, qui sont de plus en plus nombreux à annoncer le remisage prochain de leurs aéronefs, feront partie de la solution, a souligné le premier ministre.

« Nous sommes en discussion avec les compagnies aériennes canadiennes pour aider les Canadiens à rentrer chez eux. Nous aurons plus de détails à annoncer, mais je peux vous dire que le premier vol partira du Maroc en fin de semaine », a-t-il affirmé. Il parlait d’Air Canada : un appareil de 450 places effectuera une liaison Casablanca-Montréal samedi. Il s’agit du « premier d’une série de vols prévus pour aider des Canadiens à rentrer chez eux », a noté le transporteur dans un communiqué.

Vendredi, en début de journée, 70 ressortissants canadiens qui étaient à bord du navire Costa Luminosa, au port de Marseille, sont montés à bord d’un vol nolisé à destination d’Atlanta. Ils peuvent maintenant rentrer au pays sur des vols commerciaux et s’isoler pour 14 jours, comme le demandent les autorités gouvernementales. Les frontières du Canada demeurent ouvertes à tous les citoyens et résidents permanents.

UN CANADIEN MORT AU JAPON

Le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, a annoncé vendredi matin sur son compte Twitter la mort d’un ressortissant canadien qui se trouvait au Japon.

L’administratrice en chef de la santé publique, la Dre Theresa Tam, a confirmé que la victime était l’un des passagers du navire de croisière Diamond Princess, qui avait été mis en quarantaine au port de Yokohama à la fin de février.

Le ministre Champagne a par ailleurs appris qu’il n’avait pas contracté la COVID-19. Le résultat du test qu’il avait subi étant négatif, il sort de l’isolement qu’il s’était imposé de manière préventive en attendant le diagnostic.

— Avec Agnès Gruda, La Presse

L'OPPOSITION SATISFAITE, MAIS PAS AMNISTIE INTERNATIONALE

La décision-surprise de fermer le chemin Roxham aux demandeurs d’asile irréguliers a été unanimement saluée par les partis d’opposition. « Arrêter les demandeurs d’asile à Roxham Road était la bonne chose à faire pour assurer la sécurité des Canadiens », a réagi sur Twitter le député conservateur Pierre Paul-Hus. Même son de cloche au Bloc québécois : « Une décision sage en contexte de pandémie », a-t-on réagi. Chez les néo-démocrates, on se rallie aussi à la mesure, pourvu qu’elle soit temporaire. « Dans les circonstances, c’est la bonne décision à prendre. Mais le jour où la frontière avec les États-Unis va être rouverte, je pense qu’il faudra recommencer à accueillir et bien traiter ces gens-là », a expliqué le député Alexandre Boulerice en entrevue avec La Presse.

De son côté, la dirigeante d’Amnistie internationale pour le Canada francophone, France-Isabelle Langlois, est « déçue » et « estomaquée », la mesure allant selon elle « à l’encontre des normes minimales en matière de droits humains ». L’accueil est mitigé à l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au Canada. Car « si de nombreux pays adoptent à juste titre des mesures exceptionnelles », leurs mesures « ne devraient pas avoir pour effet de fermer les voies d’accès aux systèmes d’asile ni de forcer des civils à retourner vers des situations dangereuses », a déclaré la représentante de l’organisation au Canada, Rema Jamous Imseis, dans un courriel envoyé à La Presse.

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